Prospective : lettre à nos amis Irlandais

EDITORIAUX 2010
 

Décembre 2010

Prospective : lettre à nos amis Irlandais

Un yacht échangé contre un téléphone portable, une Harley-Davidson contre un vélo… des délais de médecins spécialistes dans les abattoirs car les Irlandais n’ont plus les moyens d’entretenir leurs animaux de compagnie, y compris (n’oublions pas que nous sommes en Irlande…) des chevaux de course… « Ce vertige, cette panique rappellent les derniers jours de la République de Weimar », note l’écrivain John Banville. Et le quotidien The Irish Times du 18 novembre de poser des questions qui traduisent le désespoir général : « A quoi bon la mort au front de tant de nos jeunes soldats pendant la Première Guerre mondiale ? Que devient l’inaliénabilité de notre souveraineté nationale dont le père de la République, Eamon de Valera, faisait le socle de notre devenir ? Le pire, c’est que personne ne nous a volé notre souveraineté, c’est nous-mêmes qui l’avons dilapidée. Tout cela au moment même où la souveraineté de l’Irlande n’avait jamais été mieux affirmée, notre dette négligeable, l’émigration inversée en notre faveur, peu après que les deux parties de l’Ile se soient entendues en 1998 dans le cadre de l’accord de Belfast et que nous croyions notre complexe d’infériorité banni à jamais… »

On comprend le pessimisme de John Banville : « Nous pensions que nos enfants devraient supporter les conséquences de nos bêtises. Désormais nous savons que ceux qui les subiront sont nos enfants, leurs enfants, leurs petits-enfants et ainsi de suite jusqu’à la nième génération… »

On comprend votre colère. La situation peut induire toutes sortes de scénarios, y compris les plus redoutables. Comment éviter que les malheurs d’aujourd’hui n’en entraînent d’autres demain, peut-être plus graves et plus durables encore ? Est-il encore temps de contrecarrer des enchaînements destructeurs ?

Oui, il encore temps de contrer la fatalité en utilisant ces anciennes ressources des humains : l’intelligence et la solidarité. Je m’explique.

La crise est irlandaise, elle aussi grecque, portugaise… Elle oppose, au sein de l’Union européenne, les pays de la périphérie aux pays du centre. L’harmonisation des politiques proposée par Bruxelles n’est pas compatible avec les différences des situations. Pour le moment, elle compte pour rien des atouts que l’Irlande possède à un degré supérieur aux autres pays de la périphérie : la base industrielle que sa politique fiscale a suscitée, un bon système de formation, la présence d’une importante population de jeunes professionnels, la langue anglaise, une culture nationale enracinée. En ce moment, début décembre 2010, où nul ne sait ce qui va se passer, évitez de sacrifier ces atouts ! Evitez de trop écouter les messages, souvent myopes, de Bruxelles ! Réfléchissez, par contre, à partir de ce qui s’est passé et continue de se passer, par exemple, en Finlande ou en Pologne.

Une voie pourrait s’ouvrir. Ces pays qui aujourd’hui vous sauvent ont bien l’intention de vous le faire payer cher demain. Or ils sont autant de Gulliver enchaînés par de multiples Lilliputiens. Ils abordent le XXIe siècle avec les structures et les mentalités du XIXe ou de la première moitié du XXe siècle. Un inventaire ? Le steeple chase du remboursement de la dette que doit courir chacun d’eux, les dossiers sociaux qu’ils ne savent pas traiter, la pauvreté chaque jour plus présente, le chômage des jeunes, des systèmes administratifs rigides et, last but not least, des budgets d’Etat qui, en dépit de tous les discours, ne cessent de s’envoler.

Les mêmes métamorphoses dont nous avons tous besoin sans oser les aborder, la nécessité urgente vous impose de les engager. Vous pouvez, sans que vos problèmes financiers ne vous en empêchent, accueillir ce qui surgit, conduire tous ensemble le changement. Vous pouvez, parce que vous avez aujourd’hui tellement peur, vous libérer demain les premiers de la peur si présente aussi chez les autres nations européennes. Devenez un modèle.

Pardon de nous mêler ainsi de vos affaires… Mais après tout nous savons bien que demain nous aussi pouvons être confrontés aux mêmes épreuves. En vous aidant nous nous aidons !

Armand Braun

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