Prospective : apprendre à s’informer

EDITORIAUX 2011

Octobre 2011

Prospective : apprendre à s’informer

Nous avons tous nos opinions, voire de fortes convictions dans les domaines qui nous intéressent ou que nous connaissons. C’est très bien ainsi. Mais avons-nous conscience de toutes les influences que nous subissons ? Le champ de nos intérêts est limité et ce que nous en savons souvent superficiel.

Les influences viennent de partout. Les politiques, les idéologies, les croyances, chacune convaincue de détenir seule la vérité. Les événements sportifs, les aventures des people, les émissions de téléréalité et autres actualités alimentent nos conversations, nourrissent nos passions, saturent notre capacité de penser. N’oublions pas l’opinion publique, à laquelle les nouveaux médias confèrent avec l’instantanéité et l’ubiquité un considérable surcroît de puissance et sur laquelle toutes sortes de sectarismes développent leur fonds de commerce. Et rappelons-nous que nous sommes toujours soumis à l’esprit du temps..

L’esprit du temps : prenons sa mesure, elle est considérable. Il a toujours été prégnant, manipulable et changeant. En 1789, l’amour du Roi était le fil conducteur des Cahiers de doléances. Quatre ans plus tard, en 1793, des millions de Parisiens défilaient avec recueillement devant la baignoire dans laquelle Marat avait été assassiné… En 1945, nous étions tous Résistants ; en 1948, nous avons failli devenir une démocratie populaire ; pendant les années 1950, nous vivions avec crainte les épreuves et les guerres de la décolonisation ; puis nous sommes passés de la Quatrième à la Cinquième République ; nous avons vécu mai 68 ; nous avons aussi connu les Trente Glorieuses, l’ouverture au monde, les nationalisations, la montée du chômage… L’esprit du moment fait table rase de celui qui l’a précédé. Jamais les contemporains, dont il formate les sentiments et les pensées, ne perçoivent son caractère éphémère et ne peuvent deviner ce qu’il deviendra dans la période suivante.

Comment prendre du recul pour se donner une chance de penser et d’agir en hommes libres ? Le piège, avec l’information, c’est que son absence ne nous pèse pas, nous sommes au contraire d’autant plus véhéments que nous ne savons rien. Il est facile d’adhérer à ce que l’on nous raconte, de se conformer aux injonctions d’une autorité ou d’une autre. Les plus jeunes d’entre nous, parce qu’ils n’ont pas encore eu le temps de se construire, sont particulièrement exposés à ces menaces. Relisons les Ecrits philosophiquesde Bergson : « Beaucoup d’entre nous voyagent à travers l’existence, les yeux fixés sur des formules qu’ils lisent, dans une espèce de guide intérieur, négligent de regarder la vie pour se régler simplement sur ce qu’on en dit, et pensent d’ordinaire à des mots plutôt qu’à des choses ». La soumission volontaire a encore de beaux jours devant elle.

Les circonstances du moment doivent nous y rendre, si possible, plus attentifs encore : la crise se déploie sans que les interprétations des uns ou des autres ne nous convainquent ; parmi toutes les causes de l’endettement, celui des collectivités territoriales constitue un cas d’école parmi d’autres : la compétence moyenne de leurs experts ne les armait pas pour évaluer pleinement des offres sophistiquées. D’une manière plus générale et s’agissant de n’importe quelle question, on voit bien que rares sont ceux qui comprennent à fond les dossiers, plus rares encore ceux qui sont capables d’imaginer des solutions et, parmi ces derniers, ceux qui ont le pouvoir de les mettre en œuvre.

Les enjeux sont multiples. Ils ont trait à l’autonomie de la personne, à toutes les questions d’avenir, à la démocratie elle-même : comment décider tous ensemble si beaucoup sont cantonnés à un accès vulgaire à l’information, comment permettre à chacun d’atteindre à l’usage créatif de l’information ? La clef est en principe dans l’éducation, qui doit préparer chacun à une vie d’adulte autonome et responsable. Rares sont en fait ceux qui s’en préoccupent, nous ne savons pas faire, et rien n’indique que l’importance de cette question sera reconnue.

Armand Braun

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