Prospective de la décision politique

EDITORIAUX 2011

Juillet 2011

Prospective de la décision politique

Toute décision comporte une dimension prospective : elle a trait à l’action et à l’avenir, y compris quand il s’agit de ne rien faire. Par temps calme, cette dimension prospective est négligée.

En revanche, lorsque la météorologie est agitée, les questions de fond propres à la prospective surgissent au premier plan, entourées de confusion : où est le souhaitable, comment le cerner, s’en approcher, voire le réaliser ?

La question de la décision politique illustre ces difficultés. Tout le monde aspire à arrêter la glissade générale : dégradation des données économiques (la dette, le commerce extérieur, le déplacement au détriment de l’Europe des flux commerciaux mondiaux…), détérioration correspondante de la situation sociale (appauvrissement des classes moyennes et des agriculteurs, handicaps imposés à l’avenir des jeunes par les vieux…) et territoriale (extension des zones de pauvreté, désertification). Ce qui se passe en Grèce, en Espagne, au Portugal, en Europe centrale renforce ce relatif consensus.

Mais dès qu’il est question des moyens, plus personne n’est d’accord.

De quoi s’occupe-t-on ?

Ces derniers jours, c’est la question des radars sur les routes qui a passionné les Français, leurs élus et les médias. Quelle attitude adopter vis-à-vis des émotions successives de l’opinion publique ? Comment relier les intérêts catégoriels (retraités, fonctionnaires…) et l’intérêt général ? Comment, quel que soit le sujet, essayer de bouger les choses alors que toute action en suscite immanquablement d’autres, destinées à la contrecarrer ?

Nous aimons beaucoup célébrer le long terme (« œuvrer pour le bien des générations à venir »), mais nous n’avons pas plus le souci des conséquences reportées de nos décisions que ne l’ont eu nos prédécesseurs. Les responsables d’hier aiment beaucoup publier leurs mémoires mais je ne me souviens pas qu’un seul d’entre eux ait demandé pardon pour les problèmes – la dette : entre autres celle de l’Etat et celle des collectivités locales – que ses décisions nous causent aujourd’hui.

Le monde connaît des transformations à l’échelle tectonique. L’évolution de la technologie rend les équipements caducs au bout de six mois. Notre organisation administrative, sociale et politique, dans cet univers en mouvement, fait figure de phénomène résiduel. Notre défi est à la fois d’accorder s’il en est encore temps nos comportements au mouvement général du monde et d’introduire un peu de continuité là où le désarroi nous conduit vers l’agitation. Nous sommes toujours prêts à remettre en cause la continuité des politiques. Or, sans cette continuité, les politiques ne sont rien. Ainsi, parce que 60 % des Français disent le vouloir aujourd’hui, y a-t-il lieu de renoncer à une aventure industrielle de quarante ans en accompagnant l’Allemagne dans sa sortie du nucléaire ?

Dans ce monde changé, la France doit gagner sa vie sur les marchés du monde. Nous n’y sommes pas, et de loin, si on en juge par les chiffres du commerce extérieur. L’autorité des institutions en est déjà impactée. Nos manières de voir, notre conception du monde sont quotidiennement concurrencées par celles des autres nations, des autres cultures. L’abstention électorale témoigne de l’affaiblissement de l’idée démocratique. Nous affectons d’ignorer l’extrême fragilité de notre écosystème financier. L’Etat appauvri est contraint de rechercher auprès des citoyens des ressources dont beaucoup ne disposent plus, à défaut de repenser son modèle de gouvernance et de réformer son administration. La légitimité des élus tend à se cantonner dans le présent car ils ne sont pour rien dans les décisions passées et n’en peuvent mais quant à l’avenir. Que 66 % des Français rêvent que leurs enfants deviennent fonctionnaires en dit long sur leur confiance en l’avenir.

Nulle force des choses ne nous conduit vers un quelconque inéluctable ; au contraire nous pouvons renverser à notre profit ces circonstances difficiles (l’exemple de pays qui se sont adaptés au moment où nous aurions dû le faire – le Canada, la Suède, la Suisse – le montre).

Comment ? Le monde est devenu d’une extrême complexité. Peu de responsables politiques en comprennent les mécanismes. Plus rares encore sont ceux qui ont de vraies idées de solutions et, parmi ces derniers, ceux qui ont le pouvoir de les mettre en œuvre. Il est décidément grand temps de commencer à réfléchir à l’essentielle dimension prospective d’ensemble, si désastreusement ignorée par la pensée publique, de la décision politique.

Armand Braun

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