Prospective : est-il encore temps ?

EDITORIAUX 2011
 

Décembre 2011

Prospective : est-il encore temps ?

Les Espagnols et les Grecs l’éprouvent déjà, les Italiens demain… : ce qui se passe n’est pas une crise économique, pour autant que le mot « crise » suggère qu’une issue se dessine ; c’est un processus infiniment grave dont nul ne peut savoir comment et pendant combien de temps il se déploiera à travers l’Europe. C’est aussi, il faut à chaque fois le redire, un malheur que nous avons-nous-mêmes attiré sur nos têtes pour avoir, depuis des décennies, choisi de négliger l’avenir au profit du présent. Comme si tous les décideurs publics de cette période avaient fait leur ce mot de Louis XV : « après moi le déluge ». C’est là que nous en sommes.

Les stratégies mises en œuvre, qui ont fait l’objet du sommet de Cannes, mettent en lumière le désarroi des leaderships, désormais aussi évident que celui des populations. Elles expriment aussi une focalisation sur l’économique et le financier qui méconnaît une réalité tellement plus complexe.

Y pouvons-nous encore quelque chose ?

Non, probablement. Car notre société vieillissante se regimbe et se crispe. Des illustrations qui ont trait à des dossiers que je connais mieux que d’autres : qui peut croire que la Sécurité sociale telle qu’elle est survivra au-delà de quelques années ? Que les transports dans les grandes métropoles évolueront si les monopoles ne sont pas levés ? Que le système éducatif tel qu’il est a un avenir ? Et qui peut accepter des promesses dont la réalisation est reportée à deux ou trois décennies ?

Je propose une initiative qui pourra paraître symbolique mais dont l’impact serait considérable et irait au fond des choses. Chaque année, paraissent de nombreux Codes administratifs (près d’une cinquantaine au seules éditions Dalloz). C’est heureux car la codification est un progrès et parce que les Codes témoignent du fait que nous vivons dans une société de droit. Mais chaque édition est plus lourde que la précédente, illustrant le fait que chaque année le maquis procédural s’épaissit. Il y aura vraiment quelque chose de changé le jour où la tendance s’inversera, où les Codes s’allégeront de tout ce qu’ils comportent de procédures surannées et de concepts caducs, où tous ceux qui élaborent lois, règlements et autres procédures auront autant et plus le souci d’en enlever que d’en remettre.

Quelles catastrophes faudra-t-il pour que nous acceptions de repenser enfin les organisations publiques qui courent sur leur aire depuis si longtemps, pour que nous libérions les innombrables branches d’activités interdites à l’initiative, pour que nous nous inscrivions sans peur dans le mouvement du monde ? Rétrospectivement, combien ont été courageuses les Nations qui, il y a vingt ans déjà, se sont, ignorant les protestations, prémunies contre les menaces pour être prospères aujourd’hui !

Si nous continuons à ne rien faire, nous nous exposerons à des périls aussi redoutables que ceux auxquels nos prédécesseurs ont échappé par miracle il y a une soixantaine d’années. Notre passivité prépare-t-elle un nouveau cycle « d’accidents de parcours » comme celui que l’Europe a subi entre la Première et la Seconde guerre mondiale (Russie, Italie, Allemagne, France…) ? Déjà on voit poindre de nouveaux totalitarismes.

Effaçant un passé d’arbitraire et d’injustice, nous avions établi en Europe occidentale des sociétés imparfaites certes mais ouvertes, démocratiques et solidaires. Cette réussite est aujourd’hui en péril. Et comme il n’est pas évident que nous soyons prêts à combattre pour nos valeurs, peut-être évoquerons-nous dans quelques années ce temps avec nostalgie.

La démocratie a désormais partie liée avec notre aptitude à nous réinventer.

Armand Braun

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