Le philosophe en action

RECHERCHE PROSPECTIVE : BIBLIOTHEQUE

Le philosophe en action
par Gaston Berger

Extraits d’un exposé prononcé par Gaston Berger devant les membres
de la Société Internationale des Conseillers de Synthèse le 11 mai 1955
 

(Première partie)

Ce grand monde, dans lequel l’homme a été jeté comme une misérable petite chose qui pense, a été travaillé à travers les siècles par un grand mouvement de transformation que nous appelons, sans savoir très bien ce que cela veut dire, l’évolution. L’homme, pour la première fois de son histoire a entre les mains la possibilité d’agir sur sa destinée. Sa puissance est si grande, si redoutable, qu’elle se mesure aux forces mêmes de la nature. Il n’est plus comme cet enfant qui pouvait se permettre n’importe quel geste dans la grande forêt ancestrale, parce que la nature était là pour revenir à l’équilibre, compenser ses fautes, amortir ses maladresses. Nous ne pouvons plus amortir nos maladresses. Elles vont trop loin, et notre puissance nous crée l’obligation de la prudence. Si nous agissons simplement pour voir ce que cela donne, le pire peut arriver et le questionneur peut disparaître avec la question même sur laquelle il s’interrogeait.

Penser les transformations

Cette lucidité qui est la marque même de notre époque, il est important qu’elle intervienne, non seulement par la réflexion d’hommes de science, qui cherchent à dégager de grandes lois, mais grâce à des hommes qui pensent l’action et qui réfléchissent sur l’action, au moment où le monde connaît les transformations les plus étonnantes. Réfléchir sur l’action, c’est le propre du chef d’entreprise. Le chef d’entreprise est un philosophe en action.
Nous sommes comme une chrysalide, si elle était douée de conscience. Imaginez-vous cette métamorphose étonnante qui prend une chenille, la détruit, la décompose. Ce passage lui fait regretter la solidité de la feuille ou de la branche sur laquelle elle tendait et détendait ses anneaux, et rêver à cette stabilité terrestre disparue, s’inquiéter et s’angoisser de la gêne que lui procure, à la partie supérieure de son corps, les ailes en train de pousser. Nous regrettons nos anneaux de chenilles et nous souffrons des ailes qui nous poussent.
La prospective consiste à savoir que les ailes poussent : que non seulement nous nous déplacerons plus vite, mais que nous nous déplacerons autrement. Nous essayons toujours de représenter l’avenir sur l’image du passé. Mais ce sont des dimensions complètement nouvelles qui s’ouvrent à notre pensée et à notre action. Nous sommes dans un monde à la fois terriblement angoissant et infiniment riche de possibilités, mais de possibilités qui ne viendront pas toutes seules, qui sont prêtes à être cueillies si nous savons, si nous voulons.
La Prospective, c’est le contraire de la prophétie illuminée. Celui qui s’adonne à la réflexion prospective n’est pas un mage, il ne bénéficie d’aucune illumination particulière, il sait au contraire que le projet, cette chose humaine, coûte du travail. Mais qu’au travail des générations qui nous ont précédés, au travail long, obstiné, patient, têtu, douloureux, des formes vivantes qui ont précédé la nôtre, doit se substituer un travail intelligent. Et alors, nous apercevons autour de nous, quand nous réfléchissons, la permanence de certaines structures qui font que nous aurons demain la satisfaction des mêmes besoins que nous avions hier, mais sous des formes différentes, que nous ne savons pas reconnaître parce que nous les cherchons sous les anciens costumes. Il faut que nous apprenions à les découvrir sous des formes qui nous sont inhabituelles.

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