Avril
2002
La
Chine, l'Inde... et nous
Tandis
que les joutes électorales retiennent l'attention des Français, le
prospectiviste s'intéresse aussi à des phénomènes lointains et discrets
qui peuvent exercer sur notre avenir une influence décisive. Ainsi
de l'avenir de la Chine et de l'Inde, des relations qui s'établiront
entre elles, de la présence au monde qui sera la leur demain.
La Chine : une culture prestigieuse, depuis toujours une société centralisée
autour d'un puissant sentiment national ; mais, à cause des guerres civiles
du XXe siècle, une nation passée par "le feu de la forge" (D.H. Lawrence).
L'Inde : une culture ancienne, qui a su demeurer vivante ; un sentiment national
développé dans la lutte pour l'indépendance et qui se conjugue avec une extraordinaire
vitalité.
D'importants traits communs. Des populations jeunes et entreprenantes et la
promesse, à échéance de deux ou trois décennies, d'une maîtrise de la démographie,
que personne n'anticipait. Des classes moyennes bientôt aussi importantes qu'en
Europe, une passion partagée pour Internet et la volonté de participer à la
révolution numérique. De part et d'autre, un énorme potentiel, sans équivalent
ailleurs dans le monde ; des problèmes massifs, par exemple à propos de la
conjugaison entre développement et préservation des équilibres naturels ; et
toute l'imprévisibilité de sociétés qui se sont mises en mouvement.
Un décalage en faveur de la Chine, qui semble s'accroître et s'accélérer. L'Inde
n'est pas sans atouts : des entreprises de dimension internationale, un système
financier solide, de nombreux jeunes professionnels, et par ailleurs la démonstration,
renouvelée depuis une cinquantaine d'années, qu'un pays à la population si
nombreuse peut vivre en démocratie.
Mais la Chine est aujourd'hui, parce que sa tradition étatique lui en donne
les moyens, le principal attracteur mondial de production industrielle et de
ressources financières. Elle devient un exportateur majeur, fait son entrée à l'Organisation
mondiale du Commerce, arrime son économie à celle du Japon, qu'elle devrait
remplacer, cette année, en tant que premier fournisseur des Etats-Unis. Sa
population, impatiente de bien-être, prête à bien des efforts, voit son niveau
de vie, pourtant encore bien modeste, augmenter d'année en année. "Il y a chez
les Chinois une volonté de progrès permanente", notait par exemple un conseiller
détaché par EDF auprès de l'industrie nucléaire (Les Echos, 26 avril).
La Chine pourrait, à brève échéance, prendre la place de la France dans le
classement des grandes puissances économiques.
Ce qui va se passer dans ces deux pays, et entre ces deux pays, devrait constituer
pour le prospectiviste une question essentielle.
Ils sont tous deux confrontés à d'énormes problèmes de pilotage de l'évolution.
Pour une part, analogues : fournir du travail à des populations agricoles et
rurales encore trop nombreuses et qui rêvent de la ville ; réduire des déséquilibres
régionaux profonds (en Chine, entre la zone côtière et le reste du pays, en
Inde entre le Sud et le Nord) ; maîtriser de lourdes bureaucraties et des forces
centrifuges puissantes ; surmonter sans trop de dommage les crises de reconversion,
religieuses comme en Inde (Ahmedabad) ou sociales comme en Chine (ces derniers
jours, Daqing, Liaoyang, Lanzhou). Et pour une autre part, des questions propres à chacune
des deux nations : pour la Chine, il s'agit essentiellement de la question
des Droits de l'Homme ; pour l'Inde, du conflit quotidien entre les objectifs
de réforme et, à tous les niveaux, les tensions politiques qui y font obstacle.
Mais l'Inde semble avoir, malgré un taux de croissance de l'ordre de 5 %, du
mal à suivre : productivité du travail trop faible, taux d'intérêt trop élevés,
infrastructures qui n'ont pas bénéficié des investissements massifs qui auraient été nécessaires
; coutumes de discrimination sociale ; beaucoup de mal à concrétiser dans la
vie quotidienne la volonté de s'ouvrir aux échanges. De fait, l'Inde reçoit
vingt fois moins de capitaux étrangers que la Chine. Si le décalage aujourd'hui
encore limité devait s'aggraver, il pourrait conduire, quelque part dans la
première moitié du XXIe siècle, à un combat des géants, dont la seule éventualité suffirait à modifier, à l'évident
préjudice des deux acteurs et tout autant au nôtre, toutes les problématiques
mondiales que nous percevons aujourd'hui.
Cessons d'aborder la situation, comme on le fait trop souvent, en termes d'optimisme
ou de pessimisme, ou dans ceux, souvent naïfs, de la géostratégie, pour essayer
d'identifier les leviers prospectifs grâce auxquels il serait possible d'agir.
Nous en identifions deux, l'effort pour éviter le décalage et l'opportunité qui
associe développement et complexité. En bref…
C'est maintenant qu'il faut agir, parce que rien n'est joué, parce que tout
reste possible, parce que nous avons tous, dans le monde entier, intérêt au
co-développement harmonieux de l'Inde et de la Chine ; nous nous intéressons
beaucoup à la Chine, c'est bien ; nous négligeons l'Inde, c'est mal !
Quant à la complexité, les Européens et les Américains détiennent deux instruments
de la montée en complexité : la démocratie et le marché ; la démonstration
est faite de l'efficacité de ces instruments, quand ils sont mis en œuvre ensemble.
Inventons les manières d'aider la Chine et l'Inde à les mettre en œuvre, afin
qu'elles gagnent, dans l'intérêt général, leur commune course de vitesse contre
la force des choses !
Armand
Braun
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