EDITORIAUX
2003
|
|
|
Septembre
2003
Prudence prospective et emploi
La
prudence est une composante importante et méconnue de la démarche prospective.
La prospective cherche à identifier les tâches à accomplir aujourd'hui
pour demain, elle en étudie les moyens, elle permet d'en engager la mise
en œuvre. Elle est donc source d'espoir mais, pour les mêmes raisons,
elle génère de l'inquiétude, car préparer l'avenir, c'est aussi affronter
toutes sortes de dangers, s'exposer à tous les risques.
Le souci de prudence sert le prospectiviste dans l'action. Il l'aide à
rechercher l'information pertinente dans le fatras de l'information courante,
étudier attentivement la situation de chaque acteur et chercher à comprendre
comment il se comporterait en situation de crise, se représenter le cadre
mental au sein duquel chacun pense et agit, percevoir sa conception du
monde, éventuellement l'idéologie qui l'anime, évaluer les jeux auxquels
il pourrait se livrer… autant d'éléments nécessaires pour aller de l'avant
sur des voies qui, malgré tous les efforts, ne seront jamais qu'imparfaitement
balisées.
Mais attention. Il y a la prudence ordinaire, celle qui, au nom de la
raison, préfère attendre, surseoir, laisser faire les autres. Et il y
a la prudence prospective, celle qui, même en présence d'une saine frayeur,
favorise l'initiative. Le Petit Larousse propose de la prudence une définition
qui s'applique bien ici : "peser à l'avance tous ses actes, apercevoir
les dangers qu'ils comportent, agir de manière à éviter tout danger, toute
erreur, tout risque inutile". Ainsi entendue, la prudence donne toutes
ses chances à l'action.
Une action qui s'impose entre autres à propos d'emploi. Nous le pensons
depuis longtemps (cf. notre roman Le bal des chômeurs, par A.H.
Braun, Ed. Descartes & Cie, 1999), les difficultés de l'économie européenne
masquent le renouvellement des formes du travail. L'emploi tel que nous
le connaissons a pris son essor vers la fin du XIXe siècle et décline
depuis deux ou trois décennies (déclin dissimulé par le lien statistique
emploi-protection sociale) ; lentement, confusément, imparfaitement lisibles,
d'autres formes d'organisation du travail humain prennent le relais ;
c'est normal et il y aurait lieu de se faire du souci s'il en allait autrement.
Ce renouvellement est accéléré par le processus de transfert de l'emploi
classique vers des pays du Sud. Transfert par ailleurs bienvenu dans la
mesure où il réduit le déséquilibre entre riches et pauvres, favorise
les consommateurs, préserve la compétitivité des entreprises des pays
développés, atténue les effets de la menace de panne démographique et
de panne des compétences que toutes nos activités, toutes nos régions
voient se profiler.
Que beaucoup s'inquiètent des conséquences de ces deux phénomènes et de
leur conjonction, c'est normal et légitime. Nous sommes témoins du stress
subi par des personnes, par des entreprises, par des villes et des régions.
Nous lisions ces jours-ci, par exemple, que l'industrie textile américaine
suppliait le président Bush de limiter les importations chinoises. Nombreux
sont ceux qui redoutent que le corps social se révolte contre des transformations
que certains estiment souhaitables, que d'autres craignent, que tous jugent
inéluctables ; et que du choc entre le vieux et le neuf surgissent des
étincelles incendiaires.
Entre ce qui s'efface et ce qui surgit, la course de vitesse est donc
engagée. La prudence prospective intervient pour, dans le même mouvement,
accompagner et rassurer ceux qui sont dans l'épreuve, accompagner et encourager
les pilotes du passage vers les formes nouvelles du travail.
Des jeunes, en minorité dans une population vieillissante, sont les premières
victimes de la pauvreté et du chômage, même quand ils sont qualifiés.
Des régions qui croyaient bien faire en modernisant leur tissu économique
se retrouvent dans une difficulté qui risque de les rejeter en arrière.
Le modèle social de l'après-Guerre "prend l'eau de toute part" (Michel
Wievorka). De nombreux Européens vivront peut-être bientôt de nouveaux
Raisins de la colère, suscitant le Steinbeck qui saura en faire
une priorité politique.
Il est primordial de consacrer le temps, les efforts, les ressources nécessaires
à ces personnes dans l'épreuve. C'est la spécificité du modèle européen
des relations sociales que de ne pas s'en détourner. Mais, affirmons-le,
en prenant le risque d'une certaine réprobation, ce n'est pas l'essentiel.
L'essentiel, dans l'intérêt de ceux qui sont dans la difficulté et dans
l'intérêt général, c'est de préparer l'avenir. Pour simplifier, l'évolution
du monde aujourd'hui c'est, notamment et par exemple, la montée de la
zone Asie-Pacifique, le doublement annuel du trafic Internet, l'explosion
du commerce électronique. Ceux qui, personnes, groupes, régions, sauront,
sans se perdre, s'inscrire dans cette dynamique seront des gagnants, créateurs
de richesses et d'emplois. Il est temps de cesser de se plaindre et d'invoquer
la fatalité, de cesser de croire que l'on sait. Il est temps de s'informer
par soi-même. Il est temps - faute de quoi nous accentuerons notre marginalisation
et nous multiplierons nos raisons de gémir - de s'impliquer dans ce qui
apparaît, d'apprendre, d'expérimenter. Le travail ainsi entendu est synonyme
de prudence prospective.
Armand
Braun
décembre-novembre-octobre-septembre-juillet-juin-mai-mars-février-janvier
|