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Les Associations de solidarité familiale
Jusqu’ici,
je présentais les Associations de solidarité familiale
comme un moyen pour les familles, en complément des dispositifs
nationaux existants, de mieux faire face aux accidents de la
vie et de contribuer au financement de projets de formation pour
les jeunes à partir d’un fonds géré en commun à cet
effet par les membres d’une famille.
Mais
voilà que se présentent les immenses incertitudes
qui découlent des épreuves économiques et
de la situation des comptes publics. L’éventualité d’une
mise en péril de notre système de protection sociale
ne peut plus, alors même que celui-ci est si essentiel à la
vie de la société française, être écartée.
On connaît les données : endettement, vieillissement
de la population… Un aléatoire redressement de l’économie
n’y changera que peu de choses.
Elargir
la réflexion est un devoir. Mais l’exercice n’est pas
facile : alors que notre société est aujourd'hui
si différente de ce qu’elle était au lendemain
de la Deuxième Guerre mondiale, le cadre institutionnel
de la solidarité mis en place à l’époque
continue de formater les comportements et les attentes des Français
; les instruments de la solidarité ou de la prévoyance
(complémentaires, mutualisme, assurances…) ne sont pas à la
dimension du problème ; les autres pays ont tous peu ou
prou les mêmes inquiétudes. Il faut chercher. Mais
dans quelle direction ? L’observation du réel pourrait
en révéler une.
L’époque
antérieure était placée sous le signe du
social, l’époque actuelle projette en avant les questions
sociétales. Les problèmes de financement qui se
posent aujourd’hui ont toutes sortes d’explications mais, en
amont de toutes les autres, il y a le changement culturel. L’emploi
salarié tel qu’il était ne peut plus constituer à lui
seul le socle des systèmes de protection sociale. Nos
interprétations de la solidarité et nos idées
sur la manière de la mettre en œuvre ne cessent de s’étendre à des
territoires nouveaux. La solidarité était et reste
traitée par catégories (la santé, la vieillesse,
etc.) ; notre époque la veut déspécialisée.
Elle était organisée principalement autour de la
dimension financière ; celle-ci reste essentielle mais
révèle ses limites. Enfin, c’est de solidarité de
long terme qu’il s’agit aujourd'hui : ni l’entreprise, ni l’univers
associatif, ni notre système de protection sociale ne
sont équipés pour la prendre en compte. C’est ainsi
que j’en suis venu aux familles.
Les
raisons de douter sautent aux yeux.
Les
familles sont le lieu de crises multiples. Les unions se succèdent,
des noyaux familiaux s’inscrivent dans des ensembles plus vastes,
fluctuants, en intersection avec d’autres. Les couples ont moins
d’enfants, les fratries sont plus étendues. Les relations
entre les générations changent avec l’allongement
de la durée de la vie. Nombreuses sont les personnes qui
optent pour l’individualisme ou y sont contraintes, en rupture
de fait avec des environnements familiaux devenus instables.
Et
pourtant ! Quel autre lieu que les familles pour prêter
durablement attention au développement des personnes ?
Pour une solidarité de proximité, humaine, sans
bureaucratie ? Pour fonctionner en réseau et en interface
entre elles et avec le système de protection sociale ?
Pour reprendre ses esprits dans la fuite en avant de tous dans
l’incertitude, élaborer des plans d’action, rendre possible
la réussite des jeunes, alors que l’on sait que l’éducation
des enfants coûtera cher, que les adultes pourront connaître
le chômage et les personnes âgées la dépendance,
que des membres de la famille peuvent subir, à un moment
ou à un autre, les misères de la vie ?
C’est
un fait d’évidence même s’il n’est pas encore accepté :
il devient indispensable de parier sur les familles, sur leur
capacité à s’organiser et à se responsabiliser
dans l’intérêt de tous leurs membres, présents
et à venir. Chaque famille doit pouvoir créer en
son sein un dispositif de solidarité. Je ne fais qu’esquisser
les principales caractéristiques d’une Association de
solidarité familiale (ou d’un Fonds familial, la dénomination
reste à fixer) : dans un cadre familial ouvert, mettre
en commun des ressources dédiées qui généreront
des revenus, à fond perdu pour garantir dans la durée
l’égalité entre les membres et les prémunir
contre toute captation éventuelle ; cette ressource ne
doit être pré-affectée ni à un domaine,
ni à une personne, ni à une époque ; un
membre serait élu pour exercer la fonction de gérant.
Un
tel projet, au confluent du social et du sociétal, soulève
toutes sortes de questions. Il ne concerne pas les familles aisées,
qui ont leurs propres réponses aux questions posées.
Il est fait par contre pour les familles à revenus faibles
ou moyens. C’est à elles que les Associations de solidarité familiale
font vraiment défaut aujourd'hui.
Bien
sûr, de nombreuses questions restent à approfondir
: qu’est ce qu’un cadre familial ouvert ? (pas les familles du
Code civil, les familles de la vie). Comment des familles aux
ressources limitées ou dénuées de ressources
peuvent-elles constituer un capital à fond perdu et le
développer pour en faire un bien commun ? Paradoxalement,
cet aspect est peut-être l’un de ceux qui posent le moins
de problèmes, c’est peut-être au sein des familles
que le lien entre solidarité, fraternité et égalité peut être
cultivé dans la longue durée, alors que de fait
il ne l’est plus ailleurs. On sait que c’est dans les pays les
plus pauvres d’Afrique et d’Asie qu’existent depuis longtemps
des précédents (tontines…).
Pour
que les Associations de solidarité familiale puissent
exister et se multiplier, il faut le concours des Pouvoirs publics.
C’est de ces derniers que relève la mise en place de statuts
types et l’élimination des difficultés fiscales
(impôt à l’entrée et à la sortie)
et autres qui empêchent aujourd'hui leur création.
Mais il y a plus important encore !
Deux
tabous font obstacle aux Associations de solidarité familiale,
il faut les prendre en considération. Il y a d’une part
l’idée de l’argent que les Français n’aiment pas
; or les Associations de solidarité familiale utiliseront
l’argent pour atteindre leurs objectifs. D’autre part, la solidarité nationale
s’est créée en opposition avec la solidarité de
proximité ; or depuis Vichy, tout ce qui fait appel au
sentiment de la famille est devenu suspect. Si ces tabous ne
sont pas levés, si les Associations de solidarité familiale
ne sont pas politiquement légitimées, la force
des choses qui est en train d’entraîner notre organisation
sociale ne sera pas freinée.
Comprenons
qu’il y a urgence. Pour que notre système de protection
sociale puisse être mis en place au lendemain de la seconde
Guerre mondiale, il a fallu dix ans de préparation, depuis
le précédent anglais de Beveridge, puis les travaux
du Conseil national de la Résistance. Or, d’une certaine
manière, il se retrouve en 2010 là où il
en était en 1946 : tout est à réinventer
! Mais nous n’avons pas derrière nous dix ans de réflexion.
Nous n’avons pas le temps et les idées sont rares. Seule
l’expérimentation d’innovations sociales nous donne une
chance de nous sauver. Ne tardons pas avec les Associations de
solidarité familiale !
Armand
Braun - mai 2010
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