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>>> Février
2010
Rencontre
avec Bernard Dorin : ombres et lumières sur Haïti
La
fatalité a voulu que le tremblement de terre frappe
Haïti, au cœur, à Port-au-Prince, et détruise
les rares voies de communication au moment où, enfin,
le pays commençait à émerger de sa misère.
Le
malheur d’Haïti s’inscrit dans une histoire dont il
faut se rappeler quelques étapes essentielles. Au
XVIIIe siècle, la partie française
de l’île de Saint-Domingue était la plus riche
des colonies du monde. Le sucre et le café faisaient
la prospérité de Bordeaux (essentiellement
le sucre) et de Nantes (principalement « le bois d’ébène »,
c'est-à-dire les esclaves). La révolte des
esclaves en 1791, menée par Toussaint Louverture,
marque la fin de cette époque et la naissance d’une
république noire dont l’existence même représentait
aux yeux des planteurs de Louisiane et des puissances coloniales
européennes un redoutable précédent.
Haïti fut donc abandonnée à elle-même,
avec de brefs instants de gloire (la victoire en 1804 de
Dessalines sur les troupes françaises du Général
Leclerc, beau-frère de Napoléon, le roi Christophe,
sa cour et son château de Sans-Souci…) et d’interminables
périodes de violence, de chaos, d’une succession de
dictatures sanguinaires.
Abandonnée…
Haïti le reste depuis longtemps, malgré l’aide
internationale dont elle bénéficie. Mais pas
ignorée pour autant : face à Cuba, de l’autre
côté du Chenal des Vents, elle est un point
tout à fait stratégique, notamment pour les
Etats-Unis, ce qui explique aussi leur rapide et massive
intervention après le tremblement de terre.
Haïti était
déjà, avant le tremblement de terre, l’un des
pays les plus misérables du monde, sans ressources,
sans économie, sans routes, avec une surpopulation
galopante (5 millions d’habitants dans les années
1970, 10 millions aujourd'hui, 20 millions probablement en
2050).
C’est
aussi un pays magnifique, avec des paysages uniques au monde,
habité par des gens attachants, hospitaliers, artistes,
dont la spiritualité et l’humanité se perçoivent
dans une peinture naïve, colorée, séduisante,
et dont l’intelligence et l’humour se révèlent
dans les expressions imagées de la langue créole,
issue du français. Les Haïtiens, qui ont le sens
et la fierté de leur Histoire et qui en retirent un
puissant sentiment de dignité tiennent beaucoup à nous
rappeler que c’est suite au plaidoyer de leur représentant à la
Conférence de San Francisco en 1945 que le français
est, avec l’anglais, la langue de travail de l’ONU.
Quelles
peuvent être les perspectives ? A court terme, l’immense
mobilisation internationale est encourageante et témoigne
par ailleurs de la montée universelle du sentiment
de solidarité entre les hommes. Les ressources rassemblées
devraient être mieux utilisées qu’elles ne l’ont été ailleurs
après d’autres catastrophes, car le professionnalisme
et la transparence dans les usages semblent cette fois présents.
Mais au-delà ? L’émigration des Haïtiens,
déjà importante, va forcément augmenter
encore. La communauté internationale va se consacrer
en priorité à la mise en place d’infrastructures,
de systèmes de communication, à la reconstruction
de l’habitat et des écoles. Les investisseurs internationaux
savent peut-être mieux aujourd'hui qu’hier le potentiel
de cette région.
Pour
Bernard Dorin, Ambassadeur de France en Haïti de 1972 à 1975,
l’insondable catastrophe n’exclut pas d’espérer.
Hélène
Braun
L’insondable
catastrophe… Pourquoi ? Pourquoi là ? Pourquoi maintenant,
alors que les tremblements de terre sont rares dans les Caraïbes
(le dernier en Haïti s’est produit il y a deux siècles)
? Se serait-il produit il y a quelques dizaines d’années à peine,
nos journaux lui auraient au mieux consacré une ou
deux manchettes. Et quelle était, récemment
encore, l’image d’Haïti dans le monde… ?
Parce
qu’il advient maintenant, parce que l’humanité sait
désormais éprouver et partager, compatir au
vrai sens du mot, avec ceux qui souffrent, même au
loin, parce qu’elle apprend à s’exprimer d’une seule
voix, ce tremblement de terre va peut-être, paradoxalement,
changer le destin d’Haïti. Cette nation dont l’histoire
n’a été que souffrance va peut-être enfin
pouvoir se construire.
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