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>>> Juin
2010
Rencontre
avec Michel Segal, professeur de mathématiques,
auteur
d’Autopsie de l’école républicaine (Editions
Autres Temps, 2008)
Je
ne m’appesantirai pas sur le chemin suicidaire pris par notre
système d’enseignement public primaire et secondaire.
Je ne vous dirai pas qu’aujourd’hui, des tests ont montré que
deux tiers des élèves de seconde générale
auraient 0 aux épreuves de français du brevet
des collèges de 1976, ou encore que les élèves
français de 15 ans ont été pointés
par les études internationales comme ceux dont le
niveau avait le plus régressé depuis l’année
2000 parmi 40 pays alors qu’on a vu dans le même temps
leur taux de réussite à tous les diplômes
continuer de progresser. Ou que dans certaines facultés
de sciences, on a dû intégrer des modules de
remise à niveau pour réapprendre le calcul
de fractions qui est au programme du collège. Je ne
vous raconterai pas non plus les concours de l’agrégation
où l’on est obligé de repêcher des candidats à 4,5
sur 20 afin d’assurer un minimum de recrutements. Enfin,
je ne vous citerai pas de professeurs de littérature
française à l’Ecole Normale Supérieure
qui disent aujourd’hui corriger des copies qui, parfois,
ne valent pas celles qu’ils lisaient il y a trente ans en
simple DEUG de lettres.
Est-ce
grave ? Après tout, la formation des élites
est pour l’instant assurée en qualité et en
quantité suffisantes pour maintenir la France dans
les pays les plus riches comme en atteste la seule présence
des sortants des très grandes écoles. Ne pas
nourrir aujourd’hui la plus grande inquiétude pour
l’enseignement sous ce seul motif serait équivalent à ne
pas se soucier du problème des retraites sous le seul
motif que leur versement s’effectue aujourd’hui sans incident.
Plutôt
que de vouloir faire sensation en énumérant
dix nouvelles mesures d’urgence pour sauver l’école,
j’ai choisi de vous dire quelques mots d’un sujet peu spectaculaire
: la carrière des enseignants du secondaire. Tant
pour le choix de l’établissement dans lequel ils travaillent
que pour leur salaire, la gestion des personnels enseignants
valorise exclusivement deux principes : l’ancienneté et
l’immobilisme.
Concernant
les mutations, un enseignant du secondaire accumule des points
par son ancienneté dans l’établissement, mais
lorsqu’il demande un changement d’établissement et
l’obtient, alors ses points repartent à zéro.
Supposons qu’un enseignant souhaite être nommé dans
un grand lycée parisien. Il n’a alors qu’une stratégie
possible : rester au moins vingt-cinq ans dans le même établissement
et cumuler ainsi un nombre de points suffisamment élevé pour
lui permettre d’espérer sa mutation. Quant à son
salaire, il augmente en moyenne tous les trois ans, et cela
quelque soit son travail. Il n’a aucun moyen de stimuler
cette hausse ou même, si cette envie bizarre le prenait,
de la ralentir. Je vous laisse imaginer quel type de personnalité le
ministère fabrique en établissant de telles
règles de fonctionnement.
On
pourrait penser qu’il existe des évaluations des personnels
qui vont pondérer ces principes d’ancienneté et
d’immobilisme. Ces évaluations existent mais elles
n’ont que très peu d’influence sur le salaire et les
mutations, et c’est tant mieux, vous allez comprendre pourquoi.
Il s’agit de la note administrative donnée par le
chef d’établissement (systématiquement un demi-point
de plus par an) et de celle, pédagogique, donnée
par un envoyé du rectorat qui vient dans la classe
du professeur. Or ce que l’inspecteur vient évaluer,
ce ne sont pas les résultats des élèves
obtenus grâce à leur professeur, mais la conformité des
méthodes du professeur avec celles demandées
par le ministère. Par exemple, il ne demande pas à consulter
les sujets de contrôles donnés aux élèves
pour voir quels résultats ils ont obtenus ou quelles
qualités ils ont développées, non, il
vient assister à un cours pour s’assurer que l’enseignant
adopte face aux élèves des procédés
normalisés et encouragés, sans que personne
ne puisse apporter la moindre preuve que ces procédés
garantissent quoi que ce soit. Par exemple, l’inspecteur
donnera une bonne note à un enseignant qui utilise
souvent l’ordinateur pendant ses cours. Peu importent les
résultats, seule compte la manière (des postures,
un langage et un comportement « conformes »).
Imaginez une seconde ce que donneraient de telles évaluations
transposées dans le monde de l’entreprise…
Le
drame de l’éducation nationale est que ce fonctionnement
ne concerne pas que les enseignants, il en est de même
pour les chefs d’établissement … et pour les politiques
mises en œuvre. Par exemple encore, l’inspecteur lui-même
sera bien noté s’il est parvenu, par le biais de réunions
cordiales ou menaçantes, à inciter les professeurs
de son district à utiliser un ordinateur pendant les
cours. Jamais ne sera posée la seule question qui
compte : quel est le bénéfice de cette utilisation
dans les résultats ? Pas besoin d’insister sur le
type de personnalité que l’on fabrique en établissant
des règles aussi infantilisantes pour l’enseignant,
pas plus que sur le type de relations qu’elles induisent
entre celui-ci et sa hiérarchie.
L’enseignant
se voit lié non pas au sens de ce qu’il fait et à ce
qui en résulte, mais seulement à la forme que
revêt son travail. Au travers de cet exemple, on peut
lire comment fonctionne, comment pense le ministère
de l’éducation nationale, comment il conçoit
sa tâche : inventer de nouvelles mesures et les appliquer.
A l’intérieur de cette immense organisation, ce que
chacun, à son niveau, peut appeler un travail bien
fait, ce n’est qu’une action codifiée, normalisée,
sans aucun souci de ce qui peut en résulter. L’important
n’est pas ce que l’on réalise, mais la conformité de
son énonciation avec des principes que l’absence d’analyse
et de justifications conduit raisonnablement à appeler
des dogmes. Un tel système ne peut aboutir qu’à la
dissimulation et au mensonge de toute l’organisation qui
ne manipule plus que des leurres et où chaque maillon
de la chaîne est totalement déresponsabilisé,
tout en ayant la conscience tranquille pour avoir fait ce
qu’il avait à faire.
Petit
exemple de cette dilution des responsabilités. Dans
mon collège, je me suis porté volontaire pour
faire de l’accompagnement éducatif, c’est-à-dire
une heure trente hebdomadaire de cours supplémentaires
pour quelques élèves de sixième en difficulté.
Depuis le début de l’année scolaire, ces élèves
ne sont venus en moyenne que moins d’une fois sur deux. Je
l’ai chaque fois signalé au chef d’établissement
qui s’en est chaque fois sincèrement désolé.
Il n’empêche que cette mesure sera inscrite au compte-rendu
d’établissement comme une réussite. Pour la
direction comme pour le rectorat, que les cours aient eu
lieu ou non revêt infiniment moins d’importance que
de connaître le nombre d’élèves inscrits
et de savoir qu’on a trouvé un créneau horaire
et un professeur disponibles, le tout justifiant l’octroi
des crédits nécessaires.
Je
pense que les enseignants ne sont pas tout à fait
des salariés comme les autres et qu’il n’est sans
doute pas souhaitable qu’ils soient gérés comme
dans les entreprises privées. Mais actuellement rien
ne permet jamais de valider ou non les principes mis en œuvre,
non seulement parce que personne n’est responsable, mais
aussi parce que personne ne s’en soucie.
Je
ne milite pas non plus pour une soudaine et forte autonomie
des établissements
pour parer à cette déresponsabilisation institutionnalisée,
même si je crois que l’autonomie sera bientôt
la dernière solution envisageable. A ce propos,
deux mises en garde.
Une
véritable autonomie des établissements
suppose une direction qui en ait la capacité et
la motivation. C’est un très sérieux problème
qui ne pourrait être levé qu’en élargissant
considérablement les conditions de recrutement et
de statut des personnels de direction. Décider d’une
véritable autonomie des établissements sans
avoir traité raisonnablement la question de la gouvernance
pourrait bien nous conduire directement à la catastrophe.
L’autonomie
ne doit pas dénaturer le caractère national
de l’enseignement parce qu’il est essentiel, aujourd’hui
plus que jamais, de faire vivre une notion malmenée
au point d’être moribonde, une notion qui devrait pourtant être
au centre de l’enseignement, de l’instruction et de l’éducation,
celle de l’intérêt général.
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