L’attitude
prospective
par Gaston Berger
Avant d’être une méthode
ou une discipline, la prospective est une attitude. C’est dire que l’adjectif
doit ici précéder le substantif.
Le sens de « prospectif » est évident. Formé de la même manière que
« rétrospectif », ce mot s’oppose à lui pour signifier que nous regardons
en avant et non plus en arrière. Une étude rétrospective se tourne vers
le passé, une recherche prospective vers l’avenir.
Ces deux adjectifs ne sont pourtant pas aussi parfaitement symétriques
dans leur signification que dans leur forme. Ce qui nous pousserait
à le croire serait seulement l’habitude que nous avons de nous représenter
le temps sous l’aspect d’une ligne, où le passé et l’avenir correspondraient
aux deux directions possibles. En réalité, hier et demain sont hétérogènes.
C’est un regard qu’on jette sur le passé, puisque, de ce côté-là,
il n’y a plus rien à faire. C’est un projet qu’on forme pour
l’avenir, car là des possibilités sont ouvertes. Passer de la rétrospection
à la prospection n’est pas simplement diriger ailleurs l’attention :
c’est se préparer à l’action. On peut être prospectif en faisant de
l’Histoire... Réciproquement, toute pensée de l’avenir n’est pas nécessairement
prospective : on peut rêver à l’an 2000 comme à I’Égypte de Ramsès II.
Lorsqu’on réfléchit à l’importance qu’ont pour les hommes les années
qui s’ouvrent devant eux et devant leurs enfants, on ne peut manquer
d’être surpris par le peu de place que tiennent l’avenir et le futur
dans les préoccupations des philosophes ou des écrivains. Nous avons
feuilleté bien des index où ces mots ne figurent point et lorsqu’ils
apparaissent dans un texte, ce ne sont pas eux qui donnent à la phase
son importance. Peut-être fallait-il que l’homme développât sa puissance
jusqu’au point où il l’a aujourd’hui portée, pour s’aviser que l’avenir
n’est ni un mystère absolu, ni une fatalité inexorable. Bergson avait
bien compris que l’accroissement de notre pouvoir sur la nature est
susceptible de modifier notre conscience du temps. A une remarque que
nous lui avions présentée sur la distinction qu’il convient de faire
entre une mystique de la durée et une mystique de l’éternité, il avait
répondu que la différence entre l’une et l’autre était en effet fort
sensible, mais qu’elle tendait à se réduire « à mesure qu’augmentait
notre puissance sur la matière ».
Voir loin – Le caractère principal de l’attitude prospective
consiste évidemment dans l’intensité avec laquelle elle concentre notre
attention sur l’avenir. On peut être tenté de croire que c’est là quelque
chose de bien ordinaire. Rien cependant n’est moins fréquent. Comme
l’écrivait Paul Valéry, « nous entrons dans l’avenir à reculons ». Parce
que demain prolonge aujourd’hui, nous sommes tentés de croire qu’il
lui ressemblera. L’étude du futur n’a pas encore été systématiquement
entreprise. C’est seulement il y a peu d’années que certaines grosses
firmes industrielles ont ouvert à côté ou au-delà de leurs services
de prévision des « départements du futur » ou des « bureaux des hypothèses
» où l’on s’applique à dessiner d’une manière aussi rationnelle que
possible, les divers visages que pourrait prendre le monde de demain.
Le changement comme tel commence à retenir l’attention. D’une manière
un peu hésitante et avec les incertitudes du vocabulaire qui sont inévitables
dans toute recherche neuve, Ronald Lippitt, Jeanne Watson et Bruce Westley
étudient « la dynamique du changement » lorsque celui-ci est voulu et
préparé par l’homme. Fortement influencés par les idées de Kurt Lewin,
ils présentent de suggestives remarques qui seront certainement des
éléments importants pour construire une théorie générale du changement,
dont le besoin se fait grandement sentir.
L’attitude prospective ne nous tourne pas seulement vers l’avenir. Il
faut ajouter qu’elle nous fait regarder au loin A une époque
où les causes engendrent leurs effets à une vitesse qui ne cesse de
croître, il n’est plus possible de considérer simplement les résultats
immédiats des actions en cours. Notre civilisation est comparable à
une voiture qui roule de plus en plus vite sur une route inconnue lorsque
la nuit est tombée. Il faut que ses phares portent – de plus en plus
loin si l’on veut éviter la catastrophe. La prospective est ainsi essentiellement
l’étude de l’avenir lointain.
L’expérience a déjà montré que la tentative n’était pas absurde et que
les résultats ne manquent pas d’intérêt. Un industriel, frappé par certaines
de nos suggestions, réunit un jour les six directeurs de ses grands
services et leur demanda de lui préparer un rapport sur ce que seraient,
vingt-cinq ans plus tard, les domaines dont ils avaient la responsabilité.
Ceux à qui l’on demandait un aussi curieux travail furent d’abord surpris,
puis réticents et sceptiques. Pour ne pas contrarier le grand patron,
ils cédèrent cependant à la demande qui leur était faite et préparèrent
les rapports demandés. Certains de ceux-ci furent d’une très haute valeur.
Ce qui est plus remarquable est qu’ils étaient parfaitement convaincants
tout en étant originaux. Ce qu’ils disaient était évident et pourtant
nouveau : simplement, on n’y avait pas songé : dans l’avenir comme dans
le présent il y a plus de choses à « voir » qu’on ne suppose. Encore
faut-il vouloir regarder...
Il ne faut pas croire d’ailleurs que la prospective ne puisse donner
que de faibles assurances. Comme elle ne cherche pas à prédire, et qu’elle
ne s’intéresse pas aux événements mais aux situations, elle n’a pas
à fournir de dates, ou si elle en indique c’est avec une très large
approximation. Aussi peut-elle atteindre un degré élevé de certitude.
C’est que les prévisions ont plus de chances d’être exactes lorsqu’elles
portent sur une période longue que sur une période courte. « La prévision
économique, remarque François Bloch-Lainé, alors qu’elle est encore
à ses débuts et mal assurée, n’est, en général, sollicitée que sur le
sujet qui est, pour elle, le plus périlleux : la conjoncture à très
courte échéance. Pour l’économiste, en effet, rien n’est plus difficile
que d’avoir à pronostiquer l’évolution de la bourse, voire celle des
prix ou de la trésorerie publique.... Les quelques chercheurs en économie
politique dont les curiosités rencontrent celles des hommes d’action
sont mis par eux à l’épreuve là où ils peuvent le moins les satisfaire.
D’où les déceptions qui les séparent après des tentatives de rapprochement.
La prospective conviendrait mieux à leur coopération. »
Dans beaucoup de cas, on peut indiquer avec plus de certitude une tendance
générale que la date et l’intensité d’un événement particulier. Si nous.
disons par exemple qu’en France nous allons vers une diminution des
heures de travail, ou encore si nous disons que les besoins de « culture
» vont augmenter dans l’ensemble du monde, nous énonçons des jugements
dont l’intérêt n’est pas négligeable et dont la probabilité est bien
plus élevée que celle de jugements portant sur la valeur de telles ou
telles mesures pour faire baisser les prix ou pour encourager l’exportation.
Il ne s’agit pas ici, précisons-le, de méconnaître ou de sous-estimer
les prévisions à court terme. Il est capital, au contraire, qu’elles
se multiplient et qu’elles continuent à perfectionner leurs procédés
et à affiner leurs méthodes. Il ne s’agit pas de choisir entre prévision
et prospective, mais de les associer. Chacune exige l’autre. Il faut,
à la fois, savoir dans quelle direction l’on marche et s’assurer de
l’endroit où l’on va poser le pied pour le prochain pas.
Voir large – Dans les affaires humaines, toute action, comme
toute décision, est synthétique. Elle intègre tous les éléments antérieurs.
Cela est encore plus vrai lorsqu’il s’agit de vues lointaines et que
l’on vit, comme à présent, dans un monde où l’interdépendance ne cesse
de croître. Les extrapolations linéaires, qui donnent une apparence
de rigueur scientifique à nos raisonnements, sont dangereuses si l’on
oublie qu’elles sont abstraites.
Pour dépasser les vues étroites des spécialistes et décrire d’une manière
concrète une situation éloignée dans l’avenir, rien ne vaut le colloque
entre hommes d’expérience, ayant des formations et des responsabilités
différentes. Il ne convient pas d’imaginer ici une sorte de super spécialiste
qui serait chargé de réunir les informations recueillies par diverses
équipes de statisticiens ou de chercheurs. Il faut que des hommes se
rencontrent et non que des chiffres s’additionnent ou se compensent
automatiquement. Les documents agiront à travers ceux qui s’en seront
nourris et qui pourront en livrer le sens. Et de cette confrontation
entre les vues personnelles d’hommes compétents se dégagera une vision
commune qui ne sera pas de confusion, mais de complémentarité.
Analyser en profondeur – Les procédés les plus fréquemment utilisés
pour suggérer ou justifier les décisions entrent généralement dans l’une
des catégories suivantes : l’action envisagée invoque un précédent,
s’appuie sur une analogieose sur une extrapolation.
Précieux pour suggérer des hypothèses, ces comportements ont aussi l’avantage
de nous épargner la perte de temps à laquelle nous obligerait la décision
peu raisonnable de tout soumettre à l’analyse. Il faut savoir utiliser
l’habitude puisqu’elle nous libère des travaux de routine et rend notre
esprit disponible pour les inventions indispensables.
Mais dans un monde en accélération, l’habitude voit son domaine légitime
se restreindre singulièrement. Le précédent n’est valable que là où
tout se répète. L’analogie ne se justifie que dans un univers stable
où les causes profondes se trouvent engagées dans des formes extérieures
aisément reconnaissables. Quand les transformations sont négligeables
ou très progressives, les mêmes ensembles complexes se maintiennent
longtemps et les surprises ne sont pas trop à craindre. Mais quand tout
change vite, les ensembles se désagrègent... Quant à l’extrapolation,
elle se contente de prolonger la tendance actuelle qui n’est que la
résultante des causes profondes. Croire que tout va continuer sans s’être
assuré que ces mêmes causes continueront à agir est un acte de foi gratuit.
C’est donc à une analyse en profondeur que la prospective doit se livrer.
Recherche des facteurs vraiment déterminants et des tendances qui poussent
les hommes dans certaines directions, directions sans que toujours ils
s’en rendent bien compte. Dans l’équipe dont nous parlions plus haut
et où des hommes mettent en commun les expériences qu’ils ont vécues
et les compétences qu’ils ont acquises, une place doit être faite aux
philosophes, aux psychologues, aux psychanalystes. Ils nous rappelleront
qu’on ne doit pas toujours juger l’homme sur ce qu’il dit, ni même sur
ce qu’il fait - car ses actes le trahissent plus souvent qu’ils ne l’expriment.
La même recherche des causes devra inspirer les analyses économiques
et sociales. On ne peut plus se fier aux indices extérieurs qui se sont
montrés autrefois révélateurs. C’est dire que la prospective est tout
autre chose qu’un recours à la facilité. Elle suppose une extrême attention
et un travail opiniâtre. Elle est le contraire même du rêve qui, au
lieu d’amorcer l’action, nous en détourne, puisqu’il nous fait jouir
en imagination d’un travail que nous n’avons pas accompli. La vision
prospective n’est pas un don gratuit, elle est une récompense semblable,
en cela à l’intuition bergsonienne, qu’on a souvent mal comprise et
qui n’est que l’aboutissement d’un long travail d’analyse. La simplicité
se conquiert.
Prendre des risques – Prévision et prospective n’emploient pas
les mêmes méthodes. Elles ne doivent pas non plus être mises en œuvre
par les mêmes hommes. La prospective suppose une liberté que ne permet
pas l’obligation à laquelle nous soumet l’urgence. Il arrive aussi assez
fréquemment que des actions à court terme doivent être engagées dans
– une direction opposée à celle que révèle l’étude de la longue période.
Les exécutants doivent les conduire avec vigueur, mais, à l’échelon
le plus élevé, les chefs responsables savent calculer l’importance de
ces accidents et leur donner leur place exacte dans l’ensemble des événements.
La différence des engagements fait que l’investigation prospective peut-être
– doit être – hardie. Les horizons qu’elle fait apparaître peuvent nous
amener à modifier profondément nos projets à long terme. Les actes que
nous envisageons alors se prépareront cependant à loisir et nous pourrons,
en cours de les modifier pour les adapter aux circonstances. La prévision
à court terme conduit au contraire à des décisions immédiatement exécutables
et nous engage souvent d’une manière irréversible. Ainsi la liberté
de nos vues prospectives doit-elle s’accompagner d’une sage prudence
dans nos réalisations immédiates. Ainsi Descartes recommandait-il déjà
de tout soumettre au doute et d’accorder à l’esprit une liberté absolue,
mais, « les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai », il
s’en remettait pour les décisions immédiates à la prudence, à la modération
et aussi à la constance de sa morale provisoire.
Penser à l’homme – A bien des points de vue, la prospective ressemble
à l’histoire... L’une et l’autre portent sur des faits qui, par essence,
ne sont jamais donnés : le passé n’est plus, l’avenir n’est pas encore,
tous deux sont hors de l’existence. Comme l’histoire aussi, la prospective
ne s’attache qu’aux faits humains. Les événements cosmiques ou les progrès
de la technique ne l’intéressent que par leurs conséquences pour l’homme.
Nous ne prétendons, pas que l’homme soit « a mesure de toutes choses
» Dans les études prospectives, c’est lui, du moins, qui donne l’échelle.
Paul Valéry déplorait qu’on ne se posât point la question essentielle
: « Que veut-on et que faut-il vouloir ? C’est, ajoutait-il, qu’elle
implique une décision, un parti à prendre. Il s’agit de se représenter
l’homme de notre temps, et cette idée de l’homme dans
le milieu probable où il vivra doit d’abord être établie. »
Ceci précise notre tâche. L’avenir n’est pas seulement ce qui peut «
arriver » ou ce qui a le plus de chances de se produire. Il est aussi,
dans une proportion qui ne cesse de croître, ce que nous aurons voulu
– qu’il fût. Prévoir une catastrophe est conditionnel : c’est prévoir
ce qui arriveraitsi nous ne faisions rien pour changer le cours
des choses, et non point ce qui arrivera de toutes manières.
Regarder un atome le change, regarder un homme le transforme, regarder
l’avenir le bouleverse. Alain écrit : « Tant que l’on n’a pas bien compris
la liaison de toutes choses et l’enchaînement des causes et des effets,
on est accablé par l’avenir. » La prospective est attentive aux causes.
Ainsi nous libère-t-elle du fatalisme.