Gaston
Berger : philosophe et homme d’action
par Geneviève de Pesloüan
Etude d’auteur
in Livres & Lectures n° 153 – mars 1961
Le 13 novembre 1960,
Gaston Berger a trouvé la mort dans un accident de voiture
sur l’autoroute du Sud, à quelque 20 kilomètres
de Paris. Aussitôt, l’Institut de France, le ministère
de l’Education nationale, l’Unesco, l’Encyclopédie
française, l’Institut international de philosophie,
une dizaine de sociétés savantes en France et à l’étranger,
prenaient le deuil. Qui était donc Gaston Berger, dont la
disparition frappait tant d’amis, de collaborateurs, de disciples
?
Un self-made man
Gaston Berger était, dans la meilleure acception du mot, un
self-made man. Il était entré tardivement dans l’université.
Né le 1er octobre 1896 à Saint-Louis du Sénégal,
il avait dû interrompre ses études secondaires pour raisons
familiales. Il les reprit plus tard avec courage ; il les termina brillamment,
alors qu’il avait déjà acquis une situation. Industriel
de profession, il ne prit un poste universitaire à la Faculté des
Lettres d’Aix-Marseille qu’en 1941, après avoir
soutenu deux thèses de doctorat, l’une sur la connaissance,
l’autre sur la phénoménologie de Husserl. Mais
par goût, par vocation, G. Berger cultivait la philosophie depuis
1922. Licencié ès lettres, diplômé d’études
supérieures, il songea en 1925 à préparer le concours
d’agrégation, puis en 1935 à entreprendre des études
de médecine. Sa tâche professionnelle ajourna la réalisation
de ces projets. Cependant, son amour des idées, sa ferveur pour
l’enseignement, étaient tels qu’il s’est plu
pendant des années à donner des cours de philosophie
dans des institutions libres.
En 1925, il fonda la Société d’études philosophiques
dont le siège resta longtemps à son domicile marseillais
et dont l’organe d’expression était la revue Etudes
philosophiques, qui depuis a pris un bel essor. En 1938, il organisa
le premier congrès des Sociétés de philosophie
de langue française.
De 1941 à 1944, G. Berger prit une part active à la Résistance.
A la Libération, il fut nommé directeur régional
des services d’information de la Région du Sud-Est. A
cette époque il trouvait le moyen d’assurer une triple
besogne : son enseignement de Faculté, qui était très
apprécié, la marche de son usine, la direction de la
Radiodiffusion et de la presse régionales. Un tel effort supposait
une puissance de travail exceptionnelle. Les plus étonnant est
que G. Berger y apportait, avec un soin méthodique, cette aisance,
cette égalité d’humeur, cette efficacité souriante,
qui suscitent tous les dévouements.
En 1948, il fut Visiting Professor à l’Université de
Buffalo, aux Etats-Unis. De 1949 à 1952, il devint secrétaire
général de la Commission franco-américaine d’échanges
universitaires. En 1952, il rêva un instant d’entrer au
Collège de France et d’employer tout son temps à des
recherches intellectuelles. Il se retrouva la même année
directeur général adjoint de l’Enseignement supérieur.
L’année suivante il était nommé directeur
général. Il le resta jusqu’en octobre 1960 : il
se démit volontairement de sa charge pour retrouver des possibilités
de travail personnel. Une chaire de prospective avait été créée
pour lui à la section des sciences sociales de l’Ecole
pratique des Hautes Etudes.
Ses hautes fonctions au Ministère de la rue de Grenelle, sa
réputation, sa courtoisie, son dévouement, lui avaient
valu de nombreuses distinctions. Membre de l’Académie
des Sciences morales et politiques, il était président
de la Société française de philosophie, du Centre
universitaire international, du Centre international de prospective,
directeur de la Revue de l’enseignement supérieur, des
Etudes philosophiques, de plusieurs collections. Commandeur de la Légion
d’honneur, il était docteur honoris causa de plusieurs
universités étrangères. De 1957 à 1960,
il avait présidé l’Institut international de philosophie,
où son prestige, son don des langues et son don des contacts
ont laissé le plus durable souvenir.
Le philosophe
Sa carrière d’administrateur a sans doute ralenti sa
production philosophique. Elle ne l’a pas tarie. Outre ses
thèses, il a publié un Traité pratique d’analyse
du caractère (où se reconnaît l’influence
de son maître René Le Senne), un Questionnaire caractérologique (d’utilisation commode pour tous les éducateurs), un
petit livre sur Caractère et personnalité, une soixantaine
d’articles, de communications, de notices. A la veille de sa
mort, il travaillait à deux ouvrages qu’il avait depuis
longtemps sur le chantier : une Phénoménologie du temps,
une Psychologie des peintres. En outre, il préparait le lancement
d’une Encyclopédie mondiale, qui aurait eu des éditions
dans les différentes langues de culture.
Cette diversité de tâches, de talents, donne une idée
de l’extraordinaire personnalité de G. Berger. Mais
seuls ceux qui l’ont connu peuvent dire à quel point
cette personnalité était attachante. Je voudrais rappeler
brièvement certaines de ses idées et décrire
son style particulier, sa manière.
Philosophe, G. Berger s’est attaché à méditer
un seul mystère : celui de la clarté. Si l’angoisse
des profonds est parfois supérieure, disait-il, à la
trahison des clairs, la joie la plus pure est de comprendre et la question
qui mérite le plus de fixer l’attention est : « Qu’est-ce
que comprendre ? » Aussi bien s’est-il efforcé de
fonder une nouvelle discipline philosophique, la théorétique,
science de la compréhension, science des démarches du
connaître. Il avait deux maîtres pour cela : un maître
allemand, Edmund Husserl, qui fut surtout un logicien de la perception
; un maître français, Descartes, qu’il cite abondamment
et pour qui il éprouvait une véritable ferveur. S’il
pense souvent comme Husserl, il s’exprime à la manière
cartésienne. Il n’accueille que des idées claires
et distinctes. Et il a la chance, ou le mérite, de les traduire
dans des formules simples, parfois chaleureuses, toujours nettes. Constamment,
il donne une leçon de précision, d’ordre, d’élégance,
qui font de lui un maître à écrire autant qu’un
maître à penser.
Sa recherche philosophique est restée centrée sur les
grandes réalités de la conscience. Ses thèmes
préférés sont la valeur de la connaissance,
la présence de l’être, l’appel de l’art
et de la poésie, la situation du moi, l’engagement,
le dialogue, l’amour, le temps, le courage. Mais la phénoménologie
ne l’a pas détourné de la métaphysique.
Il et demeuré fidèle à la mémoire de
Maurice Blondel, dont il fut l’un des familiers, ainsi qu’à l’enseignement
de Jacques Paliard, dont il fut l’élève et l’ami.
Ses convictions spiritualistes, son goût pour les études
mystiques où il retrouvait une clarté supérieure,
car à ses yeux le mysticisme n’était pas une
expérience sans structure, sa fidélité au théisme
chrétien où il voyait une exigence permanente de conversion,
il les doit sans conteste à ce qu’il appelait l’Ecole
d’Aix.
Praticien et théoricien
Comme caractérologue, G. Berger a été tour à tour
praticien et théoricien. Il a participé à la création
d’un Institut de biométrie humaine et d’orientation professionnelle à Marseille,
où il forma des équipes de chercheurs. En même temps, il
prolongeait les études de Le Senne sur la caractérologie d’Heymans.
A la classification de celui-ci, il a ajouté des « Facteurs complémentaires
de caractère » dont il a vérifié l’intérêt à l’aide
de la description monographique et de la méthode statistique. Egalement,
il a souligné, parmi les éléments psychologiques de la personnalité,
l’importance des facteurs sociaux qui nous constituent un « personnage ».
Et il a étudié comment ces déterminismes psychologiques,
sociaux, encadrent notre liberté, composent avec elle, lui servent de
soutien, d’aliment, ou lui font obstacle. Sa préoccupation constante,
même en caractérologie, fut toujours de rechercher à quelles
conditions un homme peut atteindre à l’ « épanouissement
des valeurs ». Chez lui, le moraliste n’est jamais loin du psychologue.
Une théorie des vertus accompagne une théorie des fonctions.
Comme « prospecteur », comme fondateur du mouvement « Prospective »,
G. Berger a conçu une discipline inédite, qui complète
la théorétique. Celle-ci était la science
du comprendre. La prospective est une systématique de la prévision,
non du projet à court ou à moyen terme, mais du projet à long
terme. Elle est science du comprendre en avant, du comprendre l’avenir,
afin de contribuer à le faire. Pour réaliser cet idéal,
des philosophes, des médecins, des industriels, des sociologues,
des diplomates, des juristes, des financiers, des physiciens, des
mathématiciens, etc., se sont réunis ; ils ont décidé d’associer
leurs efforts, de prévoir les besoins de demain, non à partir
du passé ou du présent, mais à partir de l’expansion
calculée, des transformations attendues, voulues ou à vouloir.
Il s’agit, par exemple, d’anticiper ce que seront dans
l’avenir les conditions matérielles, culturelles, de
vie, et même les conditions morales ou spirituelles. De la
sorte, non seulement l’avenir aura été préparé,
mais il aura été appelé et compris. C’est
notre unique chance de ne plus voir les sociétés surprises ou les individus victimes de retards, de décalages, d’inadaptations,
qu’on pourrait éviter. A certains égards, l’attitude « prospective » peut
paraître utopique. En réalité, elle anime des
intelligences positives, des spécialistes soucieux de contrôle.
Elle réclame un effort d’imagination créatrice,
puisqu’il n’est pas question de déduire le futur
du passé. Cette imagination se donne des formes sociales qui
ne sont pas encore. Mais elle appuie ses calculs sur le calcul, sur
la réflexion. Elle part de possibilités vérifiées
; elle n’extrapole les résultats de leur progression
de leur transformation que dans des limites jugées raisonnables.
Il n’est pas facile de dire ce que sera l’an 2102. Mais
déjà l’an 2000 est dans le regard du savant.
Si ce savant a l’esprit « prospectif », il n’aura
pas seulement conjecturé cette époque. Il aura tout
fait pour qu’elle accueille l’homme selon des cadres
de vie, de pensée, que dès maintenant il met en place.
G. Berger a réuni sur ce terrain une élite de chercheurs.
Il sera donné à plusieurs d’entre nous d’observer
comment leur projet aura en partie créé la réalité de
demain.
Administrateur et humaniste
L’action de G. Berger comme administrateur est largement connue.
Il ne sera pas nécessaire d’y insister. Il a renouvelé,
assoupli, élargi, les structures de l’enseignement supérieur.
Il a fait communiquer entre elles l’Université et l’industrie,
l’Université et l’armée, l’Université et
la presse, l’Université et la grande administration.
Là aussi, il avait l’esprit « prospectif ».
il savait que, par la force des choses, sous la pression conjuguée
de l’expansion démographique, du renouveau scientifique,
des échanges internationaux, l’Université de
demain sera très différente de ce qu’elle était
hier, de ce qu’elle est aujourd’hui. Il aidait cette
mue, il tentait de la comprendre, de la normaliser. Il souhaitait
que l’Université restât fidèle à ses
traditions tout en s’adaptant. S’il a encouragé le
développement des sciences humaines dans les facultés
des Lettres, ce n’est ni pour faire pièce à la
culture classique ni aux dépens de la philosophie. Son problème était
le suivant : comment faire pour que la philosophie passe aux sciences
humaines et reste la philosophie ? Il estimait que le rôle
de la philosophie est de s’appliquer aux tâches concrètes
de l’homme, d’y introduire la réflexion, d’en
juger les méthodes et les buts. Il voulait que les techniques
fussent dominées, il voulait que les valeurs de l’esprit
pussent garder leur primauté dans un monde en perpétuelle
refonte.
Si l’on cherche à embrasser d’ensemble la carrière,
l’œuvre, la personnalité de G. Berger, on peut
dire qu’avant tout il fut un humaniste. Eveilleur d’idées,
organisateur, administrateur méthodique, il l’a été.
Mais on doit préciser que cet industriel-philosophe fut autre
chose qu’un technicien supérieur. A travers les questions
d’organisation, d’administration, il voyait l’homme.
Il pensait même que la plupart des difficultés qui surgissent
dans la marche d’une affaire, dans la conduite d’une
institution, sont des problèmes de relations humaines. Il
excellait à les résoudre parce qu’il se préoccupait
d’abord de saisir la psychologie de ses interlocuteurs, de
ses subordonnés ou de ses collaborateurs. Ce qu’on retient
le plus de son exemple, c’est cette manière douce et
ferme d’accueillir, d’écouter, d’encourager.
Quiconque l’approchait se sentait estimé, compris. C’est
pourquoi G. Berger ne laisse que des regrets. Il est rare de rencontrer
tant de bienveillance jointe à tant de simplicité.
---------
Principaux ouvrages : Recherches sur les conditions de la connaissance, Paris, 1941, PUF (épuisé). – Le Cogito dans la
philosophie de Husserl, Paris, Aubier 1re éd., 1941 ; 2e éd.,
1950. – Traité pratique d’analyse du caractère,
Paris, 1950, PUF. – Questionnaire caractérologique,
Paris, PUF 1re éd., 1950 ; 2e éd., 1951. – Caractère
et personnalité, Paris, 1954, PUF.
M. Berger présidait
notamment le Comité de l’Encyclopédie française
(Larousse) : nombreux articles, principalement dans les tomes XIV,
(Civilisation quotidienne), XIX (Philosophie-Religion) et XX, (Le
monde en devenir).