Actualité prospective

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prospective>>> Ecolo ? Demandez aux Abeilles
>>> Sauver les antiquités
>>> L’oeuf peut enseigner à la poule
>>> Viser bas pour prédire les ouragans
>>> Turing et le robot
>>> Justice locale
>>> Pourquoi le Big Data n’inventera jamais rien
>>> Une terre refuge pour les naufragés du réchauffement climatique
>>> Négliger la recherche coûte cher
>>> Des guides pas comme les autres

Ecolo ? Demandez aux Abeilles

Depuis dix ans, l’Europe a dépensé plus de 41 milliards d’euros dans un programme destiné à atténuer les transformations du paysage dues à l’homme et à encourager les pratiques écologiques.

Mais quel est le résultat ? Il est difficile de s’en rendre compte. Les chercheurs de l’université du Sussex à Brighton (Grande-Bretagne) ont eu l’idée de demander leur avis aux juges les plus compétents en matière de qualité de l’environnement : les abeilles.

Pour un maximum de rendement dans la recherche du pollen et du nectar par chaque ruche, les abeilles communiquent la distance, l’emplacement, la qualité des meilleures prairies par des dandinements expressifs, la fameuse danse des abeilles.

En enregistrant et en décodant plus de 5 000 de ces ballets en deux ans, Margaret J. Couvillon et ses collègues ont obtenu des informations précises sur ce que pensent les abeilles du paysage autour de Brighton.

Verdict : seules deux des réserves naturelles des environs sont bonnes pour la recherche de nourriture ; les abeilles ne sont pas autrement impressionnées par les zones où ont été réalisées des pratiques d’amélioration du paysage – probablement parce que ces étendues sont régulièrement labourées pour favoriser les espèces qu’on y a plantées. Message des abeilles aux agriculteurs et bureaucrates anglais : laissez s’épanouir les petites fleurs !

C’est bien dans cet esprit que se sont créés, un peu partout en France, des conservatoires dédiés au retour de l’abeille noire, « authentiquement gauloise » : des installations de ruchers avec, à proximité, des plantations de fleurs des champs.

Nicholas Wade – International New York Times – 28 mai 2014
Prospective.fr

 

Sauver les antiquités

Les années difficiles que l’Egypte a connues ont aussi mis en péril son patrimoine culturel. La surveillance des musées et des sites de fouilles s’est relâchée, une aubaine pour les voleurs. Entre autres, le Musée national de Mallaoui, au sud de Minya (Moyenne Egypte) a été gravement vandalisé : près de cinquante œuvres ont été détruites et plus de mille dérobées, dont des pièces de monnaie, bijoux, statues datant du début de l’histoire égyptienne jusqu’à l’époque islamique. Et les photos satellites révèlent 10 000 fosses de pillage sur les sites archéologiques. Des bandes de pilleurs sont allés jusqu’à utiliser dynamite et bulldozers.

Les plus grands amateurs d’antiquités égyptiennes sont américains : ils en ont importé pour 10 millions de dollars rien qu’en 2013, soit 105% de plus qu’en 2012. Il ne s’agit pas forcément de chefs d’œuvre impressionnants. Ce sont aussi de tout petits objets, valant quelques sous au départ et prenant de la valeur au fur et à mesure des transactions. Mais, de même que l’achat d’un petit bijou en ivoire ne vaut pas qu’on lui ait sacrifié un éléphant, de même ces objets représentent une perte incalculable. En effet, tout est important dans un site archéologique : les objets funéraires nous éclairent sur les sociétés et les religions, l’analyse des squelettes nous aide à comprendre l’histoire de nos maladies, le moindre résidu sur un tesson révèle en dit long sur l’alimentation et les mœurs des Anciens. Les os mis de côté par les voleurs s’altèrent à l’air, les objets d’un site dispersés sans retour ne racontent plus l’histoire qu’ils racontaient lorsqu’ils étaient ensemble.

A l’initiative des autorités égyptiennes et en collaboration avec l’UNESCO et ses partenaires, notamment Interpol, une lutte s’est engagée contre ce trafic. La première démarche a été de dresser et de traduire en anglais la liste de tout ce qui a été dérobé. Désormais, les objets provenant de ces pillages sont identifiés et enregistrés internationalement et leur vente sur le marché noir devient plus difficile. Mais les douaniers ne deviendront pas du jour au lendemain des experts en égyptologie ; ils ne sauront pas, à partir d’un catalogue même illustré, faire la différence entre une œuvre protégée, une autre qui lui ressemble, un faux… Nous n’avons ni le temps ni les moyens de traiter les antiquités comme la drogue qu’on saisit à la frontière. C’est la demande qui induit le pillage. Il faudrait donc éveiller la conscience des collectionneurs, les amener à considérer les objets qu’ils aiment tant comme trop précieux pour les disperser, les encourager à s’investir dans les recherches archéologiques légales.

Erin Thompson – International New York Times – 31 janvier 2014

L’oeuf peut enseigner à la poule

C’est un dicton russe qui prend aujourd’hui toute sa valeur : si vous avez un certain âge et ne comprenez rien à la technologie, faites-vous donc aider par un plus jeune, qui est tombé dedans depuis qu’il est tout petit.

Ron, 50 ans, directeur des ressources humaines de MasterCard, souhaitait mieux communiquer avec le personnel né après 1980 ; il voulait dans le même temps, changer l’image de l’entreprise vis-à-vis de sa clientèle, montrer qu’elle était plus qu’un éditeur de cartes de crédit, une référence en matière de technologies de paiement. Il savait qu’il lui fallait pour cela passer par les réseaux sociaux, mais se sentait mal armé en la matière. Il a donc fait appel à Rebecca, 24 ans, employée depuis deux ans dans l’entreprise.

Elle lui a d’abord suggéré de ne plus se contenter de visiter passivement LinkedIn mais d’y échanger des articles avec ses correspondants. Ayant l’habitude, au sein des diverses banques où il avait travaillé pendant 26 ans, de faire valider plusieurs fois la moindre déclaration publique, il avait peur de commettre des gaffes sur Twitter. Les 140 caractères obligatoires l’intimidaient … tandis que lui-même intimidait Rebecca. Cette dernière lui a montré qu’on pouvait comparer Twitter à une balle qu’on envoie à tous ceux dont on veut attirer l’attention. Elle l’a aidé à rédiger ses premiers messages, rewritant ses appels à l’aide (« voilà ce que je veux dire, mais comment ? »). Petit à petit, il s’est enhardi et est devenu un pro. « Eh bien, lui a dit avec admiration son fils Jonathan 26 ans, je n’aurais jamais imaginé te voir un jour sur Twitter ! »

L’expérience est concluante. Après cinq mois de collaboration, Ron compte 2 352 contacts sur LinkedIn, consulte Twitter 8 à 10 fois par jour, et twitte lui-même 50 fois par mois. Il a maintenant 400 followers et un score de 45 sur Klout (pas moins de la moitié du score d’Obama lui-même).

Rebecca continue à l’aider à concevoir ses messages les plus tactiques et va devenir le mentor de deux autres dirigeants. En fait, leur duo a créé une nouvelle fonction dans l’entreprise. Depuis 2011, une centaine de salariés de MasterCard, sur cinq sites, a pris part à ce « tutorat inversé ».

Sue Shellenbarger – The Wall Street Journal – 29 mai 2014


Viser bas pour prédire les ouragans

L’institut météorologique des Etats-Unis, la NOAA (National Oceanic and Atmosphéric Administration), prévoit une saison peu orageuse sur l’Atlantique car le courant El Niño sera sans doute à l’origine de vents qui affaibliront les orages. Il devrait se produire en tout huit à treize tempêtes, dont trois à six donneraient des ouragans. Comment le sait-on ?

Voilà des années que les météorologues déploient tout un dispositif d’engins aériens pour prédire les ouragans. « Chasseur d’ouragan » (Hurricane Hunter) tournoie au cœur de la tornade. « Œil de faucon » (Global Hawks) la survole de très haut. Depuis une trentaine d’années, de tels outils ont fait de considérables progrès et prédisent de plus en plus précisément les trajectoires possibles des ouragans.

En revanche, il était jusqu’à présent pratiquement impossible de mesurer à l’avance leur intensité afin de prendre les mesures adéquates. Ainsi, l’ouragan Charley qui a frappé la Floride en 2004, a surpris la plupart des météorologues spécialisés car il a été dû au passage ultra rapide d’une tempête d’intensité 2 (177 km/h) à une intensité 4 (250 km/h) ; il a causé la mort de dix personnes et 15 milliards de dollars de dégâts.

On ne peut pas mesurer d’avance l’intensité d’un ouragan car sa zone la plus critique, la plus basse, celle où se heurtent la mer et les vents, est trop dangereuse et donc hors d’atteinte.

La solution vient sans doute d’être trouvée : « Coyote », un drone conçu pour s’aventurer durant deux heures au cœur de la zone la plus turbulente et envoyer un faisceau d’informations permettant de tracer un portrait plus précis de la tempête. « Grâce à Coyote », s’émerveille Joseph Cione, l’un des chercheur de la NOAA à l’origine du projet, « on passera du stade des photos à celui du film ».

Comme une sonde qu’on lâche d’un avion, ce drone est lâché depuis un avion Hurricane Hunter. Son cocon métallique s’ouvre et tombe, ses ailes se déploient et ses hélices se mettent à tourner. Il peut être manipulé à distance par le pilote de l’avion, mais il est probable que, vu la force des vents, ce sont eux qui le pousseront.

Et l’on pourra savoir enfin ce qui se passe au moment où, dans un immense tournoiement d’eau et de vent, se mêlent le ciel et la mer.

Arian Campo-Flores – The Wall Street Journal – 10 Juin 2014


Turing et le robot

Eugène Goostman est un adolescent ukrainien de 13 ans, qui vit à Odessa et possède un cochon d’Inde. C’est du moins ce qu’il est parvenu à faire croire à 33% des personnes qui ont pu interagir avec lui cinq minutes en lui posant des questions par écrit sur ordinateur, questions auxquelles il répondait par la même voie. Eugène est le premier à avoir réussi le test de Turing, samedi 7 juin, à Londres, soixante ans jour pour jour après le suicide du mathématicien britannique, Alan Turing, qui avait prédit qu’un jour des « machines pensantes » seraient indiscernables des humains et avait proposé une expérience pour mesurer cette faculté.

Ce jour est venu, puisque Eugène Gootsman est en fait un « chatbox », un programme informatique conçu pour échanger avec les humains. Eugène faisait partie d’un échantillon de cinq superordinateurs réunis à la Royal Society et il a été le seul à passer la barre des 30% de jurés dupés, seuil fixé par Turing lui-même.

« Eugène est né en 2001 », indique son père, le Russe Vladimir Veselov. « Notre idée centrale était qu’il puisse prétendre tout savoir, mais que son âge fasse qu’il soit parfaitement raisonnable et qu’il ne connaisse pas tout ». Pour Kevin Warwick, professeur aux universités de Reading et de Coventry (Grand-Bretagne) et organisateur de cette compétition, c’est la première fois que le test de Turing est passé. «  Sans dout, Turing n’aurait pas imaginé ce que sont devenus aujourd’hui les ordinateurs et la nature du réseau qui les unit. Ce test a bien sûr des implications sociales. Qu’un ordinateur puisse faire croire à un humain que quelqu’un ou quelque chose est une personne de confiance est une piqûre de rappel concernant la cybercriminalité ».

Parmi les jurés qui devaient décider s’ils communiquaient avec un humain ou une machine, figuraient l’acteur Robert Llewellyn, qui a incarné le robot Kryten dans la série télévisée Red Dwarf, et Lord Sharkey qui a mené avec succès la campagne de réhabilitation posthume de Turing.

Site web de l’université de Reading – 8 juin 2014
Le Monde – 11 juin 2014


Justice locale

Les procès d’après la Guerre qui ont donné naissance au Droit pénal international ont jugé que les atrocités commises étaient de la responsabilité des dirigeants politiques et militaires qui en avaient donné l’ordre plutôt que la faute de ceux qui les avaient commises. Ces derniers étaient considérés comme de simples exécutants. C’est le principe qui a prévalu dans les Cours internationales de justice et la plupart des tribunaux extraordinaires. En gage d’impartialité, ces derniers devaient se tenir le plus loin possible des endroits où avaient été commis les crimes. C’est ce qui s’est fait pour l’ex-Yougoslavie, la Sierra Leone, le Timor, le Cambodge …

Mais les nombreux spécialistes en Sciences politiques qui se sont demandé comment, en 1994, des dizaines de milliers de Rwandais avaient pu se retourner contre leurs voisins ont remis en question ce parti-pris : le génocide n’est pas que la conséquence d’ordres venus d’en haut ; la haine ethnique, la solidarité communautaire, la cupidité, la peur, l’ambition … peuvent transformer des hommes ordinaires en criminels de masse. D’ailleurs, le coupable désigné par les victimes n’est pas l’autorité sans visage, mais celui qui avait abattu la hache ou lancé la grenade et qu’ils connaissaient personnellement.

Aussi, en Ouganda et au Rwanda, chaque auteur de crimes est-il traité comme un acteur principal.

C’est une des raisons pour lesquelles les tribunaux populaires de village ougandais et au rwandais, mettent en avant le dialogue personnel. On incite les meurtriers à confesser leurs crimes et à demander pardon, les victimes à exprimer leur colère face à eux, à leur demander des détails et à exiger la repentance. Ce processus vise à calmer les tensions locales et à prévenir d’autres violences dans l’avenir. Dans ces petites communautés agricoles où tout le monde doit continuer à vivre côte à côte, la réconciliation est une nécessité existentielle.

Phil Clark, enseignant à l’Ecole des études orientales et africaines de l’université de Londres
International New York Times – 19 mai 2014


Pourquoi le Big Data n’inventera jamais rien

Le Big Data est le nouvel eldorado, le sésame de la création et de la richesse de demain. Mais est-ce vraiment une révolution ? Comme on le prédit déjà avec espoir ou inquiétude, en viendra-t-il à « penser » comme nous ?

Les inventions d’Archimède ou d’Einstein n’ont pas nécessité d’énormes quantités de chiffres. Mais les découvertes de beaucoup d’autres n’auraient pas été possibles sans une accumulation impressionnante de données.

Au temps de Johannes Kepler, il était admis que le Soleil était le centre du monde et que les planètes décrivaient autour de lui des orbites circulaires. Mais en analysant les notes de Tycho Brahe, qui avait passé des milliers de nuits à observer le ciel, Kepler détecta une anomalie dans la trajectoire de Mars. Avec l’hypothèse de la trajectoire elliptique et sur la base des données considérables accumulées par Brahe, Kepler résout audacieusement la question.

L’Italien Luca Pacioli voulut mettre de l’ordre dans le nombre effrayant de chiffres auxquels les commerçants de la Renaissance devaient faire face et dont la complexité était propice aux disparitions inexpliquées de ressources. Il inventa la comptabilité en partie double.

Les prédécesseurs de Champollion s’étaient épuisés sur une question mal posée : les hiéroglyphes étaient-il de petits dessins ou des signes alphabétiques ? Champollion posa le problème autrement : les hiéroglyphes sont parfois des symboles et parfois des représentations.

Adolphe Quetelet porta un regard scientifique sur la population, c’est à dire sur un très grand nombre d’individus, pour présenter une conception de « l’homme moyen » comme valeur au centre de la courbe de Gauss. On lui doit aussi le concept d’  « indice de masse corporelle ».

Charles Darwin a recueilli une énorme quantité de données scientifiques pour concevoir sur cette base l’idée de « sélection naturelle ».

Pour trouver comment créer des espèces végétales stables, Gregor Mendel planta des milliers de plants de pois différents, les greffa, en analysa la transmission. D’où les premières lois mathématiques de la génétique.

Tous ces savants ont fait face à un big data, mais surtout à une même question : quelle est, derrière cette masse d’informations, l’idée cachée, nécessaire, utile ? S’ils avaient été équipés d’un superordinateur leurs travaux n’auraient pas été fondamentalement différents. Big Data sait faire mieux mais pas autrement, il ne sait pas créer de nouveaux concepts. Le concept est le produit d’une abstraction ; seuls certains caractères des objets étudiés sont retenus. Or la mémoire infinie des machines s’oppose à l’impératif du concept : l’oubli. Ni programmable, ni même compréhensible, l’oubli est magique et essentiel à l’imagination humaine.

Luc de Brabandere, mathémaricien et philosophe – Les Echos – 13 juin 2014


Une terre refuge pour les naufragés du réchauffement climatique

Kiribati, archipel du Pacifique comptant 33 îlots à fleur d’eau s’étirant sur 3,5 millions de km², est en première ligne face au changement climatique. Ses 110 000 habitants possèdent désormais une terre refuge achetée 9,3 millions de dollars à l’Eglise anglicane par leur président, Anote Tong : sur Vanua Levu, une île de l’archipel des Fidji à 2 000 km de là, 20 km² d’une forêt luxuriante.

Le cinquième rapport du GIEC l’a confirmé : des risques de submersion importante, voire totale, guettent les petits îles du Pacifique et de l’océan indien à l’horizon de quelques décennies. La hausse annuelle du niveau de la mer y atteint par endroits 1,2 cm, soit quatre fois plus que la moyenne mondiale. « Quoi que décident maintenant les Etats-Unis ou la Chine, les deux plus gros émetteurs de gaz à effet de serre, la disparition de Kiribati, de Tuvalu, des îles Marshall et des Maldives paraît inévitable », rappelle Anote Tong. D’où la création d’un mécanisme « pertes et dommages » destiné à compenser les conséquences immédiates de l’élévation des températures. « Quand une population est contrainte de quitter son pays, il ne s’agit plus d’adaptation. Où ces pays vont-ils trouver l’argent ? C’est aux pays industrialisés à l’origine du réchauffement d’assumer leurs responsabilités », plaide Ronald Jumeau, ambassadeur des Seychelles pour le climat.

Le gouvernement de Kiribati a déjà créé le programme « Migrations dans la dignité » pour permettre aux habitants de postuler aux offres d’emplois dans les pays voisins. Dans un proche avenir, les 20 km² de terre acquis par Kiribati sont destinés à développer des projets agricoles et piscicoles pour garantir la sécurité alimentaire de la population, dont les ressources sont menacées par la salinisation des terres inondées par la mer et la mort des coraux. Dans un plus lointain avenir, ce sera peut-être l’exode.

Laurence Caramel – Le Monde – 16 juin 2014


Négliger la recherche coûte cher

Pourquoi tous les gouvernements mènent-ils des politiques à court terme, alourdies de règles administratives absurdes et liant les projets à l’industrie et au sociétal, alors que la recherche fondamentale précède l’innovation et la nourrit de découvertes souvent imprévisibles ?

La part du PIB français investie en recherche et développement stagne depuis dix ans à 2,3%. Se focaliser sur les seuls coûts salariaux comme explication de notre décrochage, c’est afficher l’ambition d’exporter des tee-shirts et d’importer des machines-outils. On rêverait d’un autre futur.

Sous le prétexte des classements internationaux, notre politique scientifique et universitaire s’est engagée dans la construction de mastodontes, équivalents des caparaçons d’Azincourt.

De par le monde, les étudiants identifient les universités et laboratoires qu’ils désirent rejoindre. Au-delà de l’excellence de ces structures, ils recherchent des perspectives de carrière décentes, de bonnes conditions de travail et un accueil de qualité. Tout le reste, classement de Shanghai, Fête de la science et tutti quanti sont des leurres. Peu s’y laissent prendre, comme le démontre la baisse des vocations scientifiques. Tant qu’à faire de longues études et travailler sans compter ses heures, si c’est pour jouer en Ligue 2 de la science et gagner, à 33 ans, 2 000 € par mois de salaire net, autant aller voir ailleurs – vers d’autres pays ou d’autres métiers.

Le coût de la recherche publique, toujours mis en avant pour repousser la nécessaire augmentation de son financement, est faible. Le budget de 3,5 milliards d’euros, salaires compris et toutes disciplines confondues, du CNRS est identique au coût pour la nation de la baisse à 5,5% de la TVA des restaurateurs, laquelle n’a été remontée qu’à 10%, évaporation sans retour de plus de 2 milliards d’euros. Autre comparaison : le crédit d’impôt recherche accordé aux entreprises et dont on ignore les effets réels sur notre compétitivité dépasse les 5 milliards d’euros. Un gouvernement qui en aurait la volonté trouverait sans difficulté les 2 ou 3 milliards nécessaires à la recherche publique.

Nous sommes arrivés à un point limite dans l’attractivité des métiers de la recherche. Si rien n’est fait pour renverser rapidement et durablement cette situation, on assistera à l’exode des scientifiques qui trouveront dans d’autres pays les conditions de leur épanouissement intellectuel. Les prix de cet effort est faible, celui du renoncement sera infiniment plus élevé.


Alain Prochiantz, neurobiologiste – Le Monde – 25 juin 2014


 

Des guides pas comme les autres

Ondrej Klüg et Tereza Jureckova, 23 ans, étudiants en management des associations, ont créé une entreprise sociale, Pragulic : une agence de voyage qui propose aux touristes tchèques et étrangers de « visiter Prague autrement » en étant guidés … par un SDF. Le but : « changer le regard des gens sur ceux qui vivent dans la rue et contribuer à la réinsertion ». Cette idée leur a valu d’emporter en juin 2012 un premier prix de l’innovation sociale décerné par leur université et une petite enveloppe pour démarrer le projet.

En collaboration avec les associations qui aident les sans-abri de la capitale tchèque, ils ont recruté une dizaine de personnes de 30 à 40 ans au parcours chaotique, mais « ouvertes, communicatives, prêtes à témoigner sur leur vie dans la rue, disponibles et fiables ». Pendant trois semaines de préparation avec des guides professionnels, des psychologues, des spécialistes de la communication, ces SDF mettent sur pied leur circuit, acquièrent les rudiments du métier, se renseignent sur l’histoire des lieux liés à leur vécu personnel qu’ils ont choisi de faire découvrir.

Les premiers groupes de touristes ont démarré l’expérience en août 2012. Quelques SDF savent l’anglais ou le russe, d’autres sont aidés par des interprètes. Le visiteur paie 250 couronnes (10 €) le tour de deux heures à deux heures trente pour dix à vingt personnes. Le guide reçoit 150 couronnes pour chaque tour.

Dix-huit mois et 3 000 visiteurs plus tard, les commentaires élogieux sur les réseaux sociaux confortent les concepteurs de Pragulic. Ils ont édité un programme interactif à destination des collégiens et lycéens ; ils vont proposer d’autres activités avec les SDF, notamment une visite nocturne avec Karim, un ancien prostitué, qui a beaucoup de succès auprès du public, ou encore 24h d’immersion dans la peau d’un sans-abri en la compagnie de l’un d’eux … Et ils espèrent étendre l’expérience à d’autres villes du pays.

Martin Plichta – Le Monde – 25 juin 2014

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