Le débat sur la mondialisation : renouveler les approches

EDITORIAUX 2003
Février 2003
Le débat sur la mondialisation : renouveler les approches

Le soupçon, l’invective, la violence sont de plus en plus présents dans le mouvement d’opinion contre la mondialisation. Ils peuvent entraîner des enchaînements imprévisibles de causes et d’effets, jusqu’au point où ressurgirait cette classique signature des désastres : « nous n’avons pas voulu cela… ». Rechercher une autre manière de débattre est donc tout à fait important. C’est l’examen d’un précédent qui va guider la suggestion que nous développons ici.
Au début des années 1950, l’Europe se demandait, une fois de plus, comment éviter que se reproduisent des guerres comme celles qui venaient de se dérouler sur son sol. Au lendemain de la guerre de 1914, elle avait cru pouvoir trouver, avec le Traité de Versailles, une méthode politique dont on sait ce qu’il est advenu… A l’initiative des pères fondateurs de l’Europe, on a donc changé d’approche et parié sur l’économie, avec pour première réalisation le Traité de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA).
Ce Traité, bien oublié – quelques spécialistes exceptés – comportait deux innovations : « nouer » la solidarité par des systèmes d’intérêts croisés fondés sur l’économie, associer à parité de statut avec les politiques des acteurs économiques et sociaux. Un illustre contemporain, Fernand Braudel, avait approuvé cette démarche, qui a rendu possible quelques années plus tard le Traité de Rome et les développements favorables qui s’en sont suivis. « Faites l’économie et pas la guerre », aurait-on pu dire, près de deux décennies plus tard, en mai 1968…
On dira que 1950 et 2003, c’est tout à fait différent : c’était l’Europe, il s’agit du monde ; les valeurs étaient relativement les mêmes (la démocratie chrétienne), elles sont souvent antagonistes ; nous avons des problèmes auxquels il était impossible de penser à l’époque : le souci de l’écosystème, la thématique du développement durable ; de nouveaux acteurs sont apparus : les organisations internationales, les ONG, les entreprises ; enfin, l’ambiance était celle d’une Europe qui voulait oublier les épreuves, qui débordait de bonnes intentions, attachées à des taches de reconstruction et qui abordait une longue phase de croissance ; les choses sont différentes aujourd’hui : un monde interconnecté et inquiet.
Et pourtant, les visées identiques seraient réelles : mettre en œuvre un processus de longue durée au moyen d’initiatives limitées, successives, avec une idée de montée en puissance ; inventer des règles du jeu nouvelles ; prendre en charge ensemble des problèmes concrets et qui ne peuvent trouver de solution sans la coopération de tous ; le sentiment de l’urgence.
Pour toutes ces raisons, le lointain et inattendu précédent de la CECA suggère les voies et moyens, bien loin du simplisme du rapport de forces, d’une sortie de crise de la mondialisation…
On pourrait, par exemple, se demander :
• Le processus de la montée en puissance de la construction européenne a consisté à proposer une vision partagée pour le long terme et des initiatives communes limitées, de court terme, successives, dont la CECA a été la première ; un tel processus n’aurait-il pas du sens aujourd’hui ?
• Puisque autour de la table des négociations des figures nouvelles coexistaient avec les politiques, les diplomates et autres fonctionnaires, il a bien fallu redéfinir des principes et des règles en commun : comment mettre en œuvre les décisions, comment régler les conflits, comment se comporter dans la vie de tous les jours ? Et des réponses ont été trouvées, aujourd’hui communément acceptées dans le cadre de l’Union européenne. N’est-ce pas notre problème actuel ?
Ne faudrait-il pas commencer, comme dans les années 50, par des initiatives communes limitées ? Les sujets ne seraient que trop nombreux : des urgences (éliminer la famine ou le sida), des chantiers (anticiper la montée des menaces climatiques, résoudre le problème de l’eau)…
A ces trois questions, on est évidemment tenté de répondre par l’affirmative. Par rapport aux harangues et autres excommunications qui sont le quotidien des enceintes internationales (et plus particulièrement les chambres d’écho que sont les organisations spécialisées, l’OMC, l’OIT…), ce changement d’approche marquerait l’avancée attendue du niveau de notre civilisation.

Armand Braun

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