Prospective : diplôme, mode d’emploi

EDITORIAUX 2004

Novembre 2004
Prospective : diplôme, mode d’emploi

La France cultive des milliers de diplômes et produit chaque année des millions de diplômés : bacheliers, étudiants, apprentis et autres. Mais le diplôme est désormais exposé à de grands périls dans sa relation la plus sensible, la plus critique, celle qu’il entretient avec le monde professionnel.

Est-il nécessaire de dresser un inventaire des dangers ?

L’accélération des cycles de renouvellement des produits, des systèmes, des services, tous associés à des technologies discrètes, elles-mêmes en évolution continue, exige des compétences immédiatement utilisables.

Moins de jeunes se présenteront sur le marché et il y aura de plus en plus de retraités. Les pénuries de personnel qualifié, déjà multiples, ne pourront que s’aggraver.

La mise en place, lente mais irréversible, du marché mondial du travail fera demain de chaque métier, de chaque nation un ensemble interdépendant de tous les autres. L’exemple des infirmières est connu en France, pas dans sa dimension mondiale : entre mars 2002 et mars 2003, 14 000 infirmières ont été formées aux Philippines, en Afrique du Sud et en Inde pour travailler en Grande-Bretagne ; en 2002, le National Health Service a recruté 35 000 infirmières et en a perdu 30 000, dont plus de 2 000 parties pour les Etats-Unis. A l’horizon 2010, ce dernier pays prévoit de devoir recruter 1 million d’infirmières. Un autre exemple n’est pas connu : les puissants industriels indiens de l’informatique, anticipant pour 2009 une pénurie de l’ordre de 250 000 professionnels, s’installent en Chine, où ils savent pouvoir disposer d’un immense réservoir de talents.

Nous en prenons progressivement la mesure : devant nous il y a un véritable basculement de la relation professionnelle : d’un marché façonné par l’offre, nous passons à un marché façonné par la demande ; d’un marché façonné par la compétence annoncée à un marché de la compétence vérifiée.

Ainsi, sauf dans l’univers normé et bureaucratique des administrations, le diplôme est chaque jour un peu plus découplé de la responsabilité effective. Il reste essentiel au début de la vie professionnelle. Si enseignement et professions continuent allègrement de mouliner de nouveaux diplômes, c’est parce que la langueur de l’économie française atténue pour le moment l’impact des transformations. Qu’adviendra-t-il demain lorsque – vite espérons-nous – la croissance reviendra ?

Nous disposons d’un peu de temps encore. La démarche prospective ici n’a rien à préconiser. Elle doit se contenter de poser et partager quelques questions.

On déplore que les jeunes se détournent des métiers : serait-ce parce qu’ils sont les premiers à subir la rupture entre les faits et les modes d’organisation censés encadrer ces derniers ?

On s’inquiète des pénuries. L’immigration ne les compensera qu’imparfaitement et temporairement. Elle sera aggravée par l’émigration de nombreux jeunes dont les compétences sont mieux reconnues à l’étranger, comme on l’observe à propos des chercheurs.

On méconnaît la menace de déqualification qui pèse sur l’emploi et, partant, sur tous les aspects du développement

On reste dans la confusion à propos de diplômes et de compétences. C’est une question très difficile, très importante, les professionnels le savent. Mais à propos de laquelle un autre élément encore doit être pris en compte, celui que Géry Coomans, ayant observé le nouveau souci des entreprises américaines de cultiver et de retenir les talents, dénomme, en jargon indigène nord-américain « Love ’em or lose ’em » (faites qu’ils soient heureux dans l’entreprise, sinon vous les perdrez). Ce comportement d’adaptation à la rareté deviendra de plus en plus déterminant.

L’enjeu, en prospective, est considérable. Rappelons-nous les valeurs (mobilité sociale, reconnaissance du mérite…) et les attentes (emploi, investissement familial sur la réussite des enfants…) que le diplôme continue d’incarner.

Peut-on émanciper le diplôme de la logique bureaucratique qui a été la sienne jusqu’à présent, qui en a aussi fait un moyen de sélection par l’échec et de verrouillage des professions ? Peut-on moderniser son image, promouvoir son attractivité, bref l’écarter du modèle de l’appellation d’origine contrôlée (AOC) dans laquelle il tend à se confiner ? Peut-on le réinventer pour en faire l’instrument d’organisations ouvertes (y compris aux autodidactes, aux étrangers…) et rendre possible la construction de compétences, voire en faire une nouvelle arme concurrentielle ?

Nous observons des innovations qui, certes, ne font que commencer, donnent lieu encore à beaucoup de réticences, mais vont dans la bonne direction : le contrat de professionnalisation, les formations en alternance, la validation des acquis de l’expérience, la discrimination positive. Il y a donc des raisons d’espérer.

Armand Braun

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