Prospective de la crise annoncée du pétrole

EDITORIAUX 2005
Avril 2005
Prospective de la crise annoncée du pétrole

Dans un ouvrage rendu public fin avril, l’Agence internationale de l’énergie, qui regroupe 26 pays de l’OCDE, préconise de limiter à 90 km /h la vitesse sur les autoroutes, de rendre les transports publics moins chers, voire gratuits, ou encore de promouvoir la circulation alternée. L’intitulé du rapport est explicite : « Dépêchons-nous d’économiser le pétrole ! ». Et dans les prochains mois, un autre ouvrage sera publié : « Dépêchons-nous d’économiser l’électricité ! ». Le contexte est trop connu pour qu’il soit nécessaire de le rappeler longuement : les aléas de la production, la forte progression de la demande aux Etats-Unis et en Asie ; la consommation chinoise de pétrole devrait, cette année, croître cinq fois plus vite que celle des Etats-Unis, mais ces derniers continuent de consommer 25 % de la production mondiale ; malgré des prix élevés et les records successifs du prix du baril à New York, les consommateurs semblent se résigner à la hausse rapide du prix de l’essence et du fioul ; il en va tout autrement des industriels, qui se préoccupent de plus en plus de l’augmentation des prix de l’énergie et des matières premières et du passage amorcé vers l’Asie de productions aussi essentielles que l’automobile, par exemple.

C’est l’occasion d’évoquer La crise ultime, de François Feder (Economica, 1981), un roman issu d’une réflexion prospective menée en commun en 1979 et 1980 par une équipe de la Direction des études et de la recherche d’EDF (Jean Fabre) et la SICS. Le thème : en 1983, les pays du Moyen-Orient cessent leurs livraisons de pétrole. Une quarantaine d’années plus tard, en 2021, un jeune Américain, étudiant en histoire, décrit comment une véritable crise pétrolière peut conduire à une crise de société, qui peut elle-même ouvrir la voie aux pires aventures politiques. Depuis lors, c’est-à-dire 25 ans, nous nous étonnions que ce scénario soit totalement écarté… Cela pourrait ne pas durer.

Certes l’Europe a réalisé de vrais efforts pour réduire le gaspillage énergétique. La France s’est dotée, au grand dam des bons esprits, d’un parc nucléaire qui la préserve, avec l’Europe de l’Ouest, des plus grands périls. Enfin, les progrès de l’électronique nous permettent, infiniment mieux qu’il y a un quart de siècle, d’optimiser nos consommations. Mais la pénurie d’énergie pourrait servir de catalyseur à bien d’autres phénomènes imprévisibles, en relation avec d’autres périls.

Le prospectiviste déplore l’absence de réflexion prospective dont il résultera que, si une crise doit éclater, nous serons bien obligés d’en revenir aux pratiques les plus archaïques : réglementer, décréter, légiférer. Les principes de la démarche prospective constituent le saut qualitatif dont nous avons besoin.

Il y a « crise ultime » quand, à partir d’une catastrophe, un enchaînement de causes et d’effets, alimenté par des événements imprévisibles, conduit à une catastrophe plus grande encore. L’Histoire en fournit grand nombre d’exemples. Ainsi, il y a un siècle exactement, la guerre russo-japonaise de Mandchourie reste présente dans la mémoire russe grâce à une mélancolique ballade, Les collines de Mandchourie, qui commémore le sacrifice inutile de centaines de milliers de jeunes soldats*. De cette défaite devait naître une autre épreuve, la Révolution de 1917…

Armand Braun

* Le CD, Où êtes-vous mes frères ? de Dmitri Hvorostovsky et de l’Orchestre de chambre de Moscou, Editions Delos.

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