Prospective de la protection sociale et transmission familiale

EDITORIAUX 2005
Septembre 2005
Prospective de la protection sociale
et transmission familiale

Créé il y a une soixantaine d’années, dans le contexte exceptionnel de l’après-guerre, notre système de protection sociale est rapidement devenu une armature essentielle de notre société. Il est aujourd’hui en grave péril, parce que la société française est en 2005 très différente de ce qu’elle était en 1945 et parce qu’il subit des sollicitations auxquelles il n’est pas en mesure de répondre.

Les faits sont là : le vieillissement, la transmission entre générations en péril, le renouvellement des formes du travail… Les idées prospectives ne rencontrent pas d’écho, alors que les réformes qui se succèdent sont trop limitées pour dissiper de bien compréhensibles inquiétudes.

Nous préconisons une autre approche, qui consiste pour l’essentiel à différencier, dans l’œuvre originale de Pierre Laroque dans les années 1945-1950, ce qui relève du principe et ce qui relève de l’organisation. Le principe de solidarité universelle face aux besoins fondamentaux reste aussi pertinent, aussi fort qu’il était. L’organisation est caduque, et c’est normal : elle a évolué, elle s’est perfectionnée, elle s’est étendue, mais ses structures essentielles (le financement à partir des revenus du travail, le raisonnement en termes de cycle annuel, l’individualisation des bénéficiaires et la différenciation des prestations…) sont devenues de respectables vieilles dames. C’est à l’organisation, temporairement ajustable mais qui n’est plus réformable en tant que telle, qu’il s’agit de donner un coup de jeune, en l’accordant aux données du XXIe siècle.

L’organisation actuelle repose sur l’interface entre un ensemble de puissantes institutions et le seul individu. C’est le cas en France, c’est le cas partout ailleurs, avec les mêmes échecs. C’est cette interface qui est caduque. Le projet des Associations de solidarité familiale est bâti sur la famille, acteur de la protection sociale, unique partenaire possible des institutions. La famille, qui peut revêtir mille figures et s’adapter à mille circonstances, est capable de s’organiser pour devenir, plus encore qu’elle n’est, le lieu où se conjuguent vie privée et vie professionnelle, où s’entraident les générations, où s’atténuent les misères, où se met en œuvre le développement des personnes. Elle a vocation à travailler en réseau avec les institutions spécialisées.

Ainsi pourra s’organiser demain un système de protection sociale durable : au lieu de s’appuyer sur des ressources générées annuellement, construire l’avenir avec des ressources générées de manière continue, en période longue ; mettre en place un processus de « capitalisation sociale » ; accepter que la définition des besoins et projets couverts puisse évoluer ; prendre en compte les considérables transformations intervenues dans des domaines aussi fondamentaux que la structure de la population, les activités, les comportements d’épargne et de consommation ; et enfin, c’est peut-être l’essentiel, créer les conditions pour impliquer la totalité de la population et, ce faisant, écarter les inégalités qui se développent dans le cadre des dispositifs actuels. Tout cela n’ira pas sans problèmes, mais ceux-ci peuvent être résolus et sont moins difficiles qu’il n’y paraît, car le cadre familial permet de leur apporter des solutions innovantes.

Alors que Laroque s’inspirait de Beveridge, nous n’avons pas aujourd’hui de modèle auquel nous référer : un travail de conception prospective, ample et risqué, s’impose à nous. Un travail qui exige que nous nous écartions des voies qui étaient bonnes en son temps : nul n’imaginait alors que le système de protection sociale puisse être autre chose qu’un vaste centre de coûts ; il faut aujourd’hui, de manière paradoxale en apparence seulement, refonder autrement le système de protection sociale pour rester fidèle à l’inspiration qui était celle de Pierre Laroque.

Il a fallu la Deuxième Guerre mondiale pour rendre possible le système de protection sociale tel qu’il est. La pensée courante d’aujourd’hui est encore, malgré les multiples expressions du processus de dégradation dont les acteurs ont bien conscience, confinée dans l’exploration de concepts défunts et façonnée par l’aspiration générale à ce que les choses restent ce qu’elles sont.

Mais nos enfants et petits-enfants n’ont pas vocation à payer nos dettes, leur vie durant, à la santé du développement durable !

Armand Braun

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