Paris, dix millions d’habitants

EDITORIAUX 2007

Février 2007
Paris, dix millions d’habitants

« La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le coeur d’un mortel »
Baudelaire

La métropole parisienne est remarquablement homogène. De Poissy à Marne la Vallée, d’Evry à l’aéroport Charles de Gaulle, la vue d’avion révèle son unité.
C’est une seule et même ville, où 10 à 11 millions d’habitants vivent, travaillent, se déplacent. Une ville vis-à-vis de laquelle les habitants éprouvent un fort sentiment d’appartenance, qui n’exclut pas un attachement tout aussi fort au quartier ou à la commune. Le Paris que cerne le périphérique en est un sous-ensemble. Quand il est à l’étranger ou en province, un habitant de Nanterre ou de Bourg la Reine, se présente en disant : « j’habite à Paris ». Ce Paris d’aujourd’hui est un ensemble intégré, qui traduit bien ce qu’écrivait le grand architecte Frank Lloyd Wright : « le centre d’un ensemble urbain, quand tout est dispersé, c’est pour chacun l’endroit où il habite, vit, travaille».

C’est pourtant une ville fragmentée, découpée administrativement sur tout ou partie d’une demi-douzaine de départements, avec une cinquantaine d’arrondissements et des centaines de communes, et façonnée mentalement par des rémanences historiques : la relation centre périphérie, les expressions « petite » et « grande couronne », ou encore le mot de banlieue…
Tant que la prospérité de Paris a dissuadé toute évaluation critique de cette situation, que son rôle de ville capitale lui a tenu lieu de stratégie de développement, que les jeunes provinciaux venaient apporter chaque année des ressources humaines fraîches aux employeurs, tout le monde s’en accommodait.
Mais, depuis dix à quinze ans, la situation relative de Paris se détériore : d’autres métropoles sont plus riches, réunissent des métiers plus prestigieux, ont un rayonnement fondé autant sur l’économie que sur la culture. Pourquoi ? Parce que, à Paris, personne n’est en charge des intérêts généraux de la métropole. Ceux-ci ne relèvent ni de la Région Ile de France, cadre beaucoup trop large et rural à 90 %, ni des collectivités qui coexistent sur son territoire.

Les domaines dans lesquels il est essentiel et urgent d’agir sont nombreux.

La stratégie : parce que cette fonction n’est pas assurée, Paris dérape du rang de capitale mondiale à celui de simple capitale régionale européenne ; dans la compétition entre métropoles, d’autres (Londres) et des nouvelles venues (Barcelone) lui volent la vedette ; il n’est pas, Paris excepté, une métropole des pays développés qui ne donne priorité à la stratégie de son développement.

L’urbanisme : Paris est la seule métropole où rien de vraiment remarquable ne s’est passé depuis près d’un siècle, où la pensée fertile des urbanistes a si peu trouvé à s’employer.

Le logement : les problèmes d’aujourd’hui, ceux de demain, sont la résultante cumulée de décisions prises hier et avant-hier dans la seule perspective du court terme.

Le transport : les maux dont souffre le système circulatoire de la métropole sont ceux que soignent habituellement les cardiologues. Nos systèmes de transport public restent façonnés par la pensée qui les a vu naître, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Leur inadaptation est manifeste, qu’il s’agisse de qualité de l’offre, (les conditions du transport aux heures de pointe…) ou d’adéquation aux besoins des territoires qui ne cessent de s’étendre (d’où la dépendance de beaucoup vis-à-vis de la voiture ou de la moto).

La vie sociale et la solidarité : l’une des grandes leçons de ce qui s’est passé en Seine-Saint-Denis en 2005, c’est que l’Etat est trop éloigné, la Région trop vaste et mal équipée, les départements trop grands ou trop petits en regard des sujets à traiter. Le partenaire métropolitain dont les communes auraient besoin n’existe pas. Et parce que les structures de prise en charge du développement social n’ont ni la masse critique, ni la vue d’ensemble, les inégalités s’aggravent et la pauvreté ressurgit.

Tous les problèmes se posent à la fois, avec un facteur supplémentaire qui les englobe et déterminera la manière dont ils seront traités : l’impératif de développement durable.

Rarement la pensée publique a été à ce point déconnectée des enjeux prospectifs. Nous sommes dans une situation de terminus conceptuel que résume cette phrase si souvent entendue en privé dans les milieux politiques et administratifs : « on ne sait plus faire ». Pour reprendre une expression de François Barré, la métropole est aujourd’hui « une masse composite aux traits flous et aux prises incertaines ».

Il est grand temps de cesser de penser l’avenir de Paris d’abord en termes de préservation ou de rénovation de l’existant.

Il est grand temps que Paris s’organise pour préserver son rang dans une compétition mondiale des métropoles où les gloires passées ne font vivre que le tourisme, où ce qui importe c’est l’économie, la créativité, la présence de centres de décision.

Il est grand temps de mettre un terme au processus de destruction de valeur qui est à l’œuvre, d’arrêter l’exode des jeune diplômés en province et à l’étranger et d’engager les ambitieuses démarches nouvelles que notre époque rend possibles : le transversal plutôt que les approches spécialisées, les nouvelles configurations en rupture avec ce qui préexistait et incarnant de nouvelles combinatoires…

Mais comment faire ?

Dans son ouvrage passionnant Seven Ages of Paris (Vintage Books, New York, 2004 – non traduit), l’historien anglais Alistair Horne raconte qu’à toutes les époques quelqu’un est intervenu énergiquement pour briser les rigidités qui étouffaient Paris : Philippe Auguste, François 1er, Henri IV, Louis XV, Napoléon… Plus récemment, par délégation du pouvoir du moment, il y a 150 ans, Haussmann ; il y a 100 ans, Bienvenüe ; il y a 50 ans, Delouvrier.

Que nous révèlent ces précédents ? Qu’à l’occasion de terminus conceptuels antérieurs, le pouvoir politique a confié à un grand personnage la mission d’identifier pour la mettre en oeuvre ce que le philosophe Gaston Berger appelait « la référence de l’avenir ».

Cela s’est toujours fait difficilement. Delouvrier était en guerre avec toutes les administrations, Bienvenüe a plongé la circulation parisienne dans le chaos pour vingt ans et l’écho des critiques farouches subies par Haussmann n’est pas encore retombé.

Ces précédents nous montrent aussi que, si l’audace doit être la même, le mode opératoire ne peut l’être en aucun cas. Delouvrier a probablement été le dernier haut fonctionnaire propulsé dans un rôle de deus ex machina territorial.

Mais comment aller de l’avant alors que les institutions actuelles ont précisément été conçues pour que la métropole soit fragmentée, car ceux qui ont mis en place cette organisation avaient un rétroviseur pour unique champ de vision.

C’est possible, car la rupture pour la survie est inscrite dans les gènes de Paris. La vie, quand elle est déterminée à s’affirmer, sait inventer des détours. Ainsi, par exemple, Henri IV, pour imposer aux intérêts particuliers, publics et privés, la création de ce qui est aujourd’hui la Place des Vosges, a tout résumé en une formule : « de l’air ! ».

C’est possible sans modifier les architectures institutionnelles. Le Président de la Région Ile-de-France pourrait en prendre l’initiative en désignant une personnalité reconnue pour définir des projets prioritaires, les plaider, en trouver les financements, les conduire… en d’autres termes, créer les conditions qui permettraient aux acteurs de la métropole de se réunir pour entreprendre enfin le projet solidaire de développement dont dépend l’avenir de Paris.

Armand Braun

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