Prospective de la connaissance commune

EDITORIAUX 2013

Septembre 2013

Prospective de la connaissance commune

Depuis que l’homme observe et réfléchit, c’est à dire depuis qu’il est homme, les progrès de la technologie et de la science précisent et amplifient notre vision du monde, du plus petit au plus grand. Les mécanismes du vivant sont de moins en moins mystérieux et l’astrophysique fait reculer les confins de l’espace et du temps. Ce puissant mouvement de la connaissance concerne tous les hommes, bien au-delà des querelles et des clivages. La plupart d’entre nous bénéficions de ces avancées dans de multiples domaines, notamment la santé.

Et nous avons de plus en plus de machines et d’outils pour nous faciliter la vie quotidienne. Evoquons ceux qui, réalisant le vœu d’Aristote, sont les esclaves mécaniques nous dispensant des travaux pénibles et nous libérant du temps ; ceux qui permettent de résoudre en quelques instants des problèmes qui auraient exigé de nos cerveaux un temps trop considérable ; ceux qui ajoutent des réserves illimitées de mémoire à celle que nous a donnée la nature ; ceux qui nous permettent de nous déplacer et de nous orienter sur une planète immense à l’échelle de l’individu …

Le moment actuel est intéressant. Les nouveaux outils sont devenus essentiels à notre vie, nous n’imaginons plus de nous en passer. Mais nous avons encore le souvenir du temps récent où ils n’existaient pas. Bientôt, ce souvenir aura disparu. Nous bénéficions de leurs performances et ne voulons pas connaître leur fragilité. Ils nous libèrent et nous asservissent.

Or des dysfonctionnements peuvent se produire : conséquences des erreurs humaines (Tchernobyl, Fukushima, les accidents d’avion ou de train …) ou pannes (celle qui, courant août, a arrêté le NASDAQ pendant trois heures, celles qui bloquent les clients d’un supermarché derrière une batterie de caisses enregistreuses, celles qui plongent soudain une ville dans le noir…). Et quand les outils nous font défaut, nous ne pouvons pas revenir au stade où ils n’existaient pas.

L’externalisation de nos compétences nous apporte beaucoup, nous rend plus forts, plus puissants, plus intelligents. Et dans le même mouvement, elle nous rende plus faibles, plus dépendants, moins aptes. Les outils sont devenus des prothèses. Or, ce n’est pas parce que le titane permet de courir plus vite qu’il faut s’amputer des deux jambes.

Plus on se sert du GPS, plus on va loin dans le territoire, mais moins on est capable de lire une carte et de s’orienter d’instinct. Cet outil de navigation, qui rend tant de services, nous enlève la vision globale de l’espace qu’il fragmente.

L’individualisation des outils de communication élargit le cercle social, permet de voyager sans bouger, crée des solidarités virtuelles. Mais au total elle fabrique des êtres solitaires ; la famille et la société se fragmentent à leur tour.

Enfin, c’est aussi notre vision du temps qui se déforme : après le magnétoscope qui a donné l’illusion d’un temps réversible et nous a privé d’une compréhension sensible de la chronologie, les usages du numérique émiettent le temps et l’action en une succession d’applications.

C’est désormais notre condition, alors que nous ne sommes plus sûrs de ce qu’est le bonheur : vivre dans ce monde que nous nous sommes fabriqué, avec ses fragilités et son potentiel. Saurons-nous écarter la sauvagerie que ces fragilités peuvent induire et devenir plus humains ?

Hélène Braun

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