Prospective : hommage aux bâtisseurs de cathédrales…

EDITORIAUX 2014

Janvier 2014

Prospective : hommage aux bâtisseurs de cathédrales…

La prospective consiste à penser l’avenir pour le préparer. Le penser n’est pas évident : il faut identifier des souhaitables, en débattre, accompagner leurs évolutions. Le préparer n’est pas facile : il faut s’interroger sur ce que Gaston Berger appelait « la référence de l’avenir ». C’est une démarche intellectuelle en rupture avec toutes les autres.

Parmi les applications possibles, concentrons-nous sur la protection sociale. Celle-ci concerne toutes les personnes, de tous âges, de tout milieu. Donnons-nous un rendez-vous, par exemple à 25 ans, ce qui nous mène à 2039. Une époque qui paraîtra éloignée, sauf si vous vous dites qu’il y a vingt-cinq ans, nous étions en 1989 et que ce n’était pas si loin. C’est aussi le délai qui sera sans doute nécessaire, s’il ne se produit pas d’ici là de catastrophe, pour convaincre une opinion publique acquise aux dispositifs actuels. Enfin, et c’est le plus difficile, écartons l’existant de nos pensées, évitons de prendre prétexte des contraintes pour ne pas penser, ne rien faire. Nous nous donnerons ainsi une chance de ne pas commettre l’erreur d’exporter dans l’avenir des conceptions et des méthodes qui ont eu leur valeur mais l’ont perdue ; l’Obamacare restera dans l’histoire comme un échec dû au fait qu’il se fonde sur un concept dépassé.

En 2039, où en serons-nous ? Il y a des arguments en faveur de l’optimisme (nos talents, nos savoirs, notre esprit d’entreprise…), d’autres en faveur du pessimisme. Le chômage, la pauvreté et l’exclusion auront-ils disparu ? Les tendances actuelles à la division de la société entre riches et pauvres, qualifiés et non qualifiés, inclus et exclus auront-elles été maîtrisées ? L’immobilisme de l’Etat et des corporations ébranlé ? Nous ne pouvons pas le savoir, mais ce que nous savons c’est qu’il nous faudra bien écarter d’ici là les archaïsmes qui caractérisent aujourd’hui l’immense machinerie de la protection sociale, qui ne doit de survivre qu’aux contribuables et au marché de la dette : des dispositifs de plus en plus coûteux, des services dont le contenu ne cesse de se réduire, un endettement abyssal. C’est dès maintenant que nous devons, écartant une fois pour toute les formatages mentaux que cultivent ces vieilles structures et leurs thuriféraires académiques, nous poser les vraies questions de fond à propos …

…. de la retraite, avec l’allongement de la durée de la vie et le changement de la nature du travail et de la place du travail dans la vie des gens,

… de la santé, parce que la population vieillit et que les coûts et les dépenses de santé ne sont pas maîtrisés,

… du travail, en l’absence duquel les jeunes sont voués à la pauvreté et à l’isolement, ceux d’entre eux qui sont qualifiés à chercher fortune ailleurs,

… des familles, dont on nous explique qu’elles sont en voie de disparition. Notre propre plaidoyer en faveur d’associations de solidarité familiale ne recueillant toujours pas d’écho, je citerai le réalisateur japonais, Hirokazu Kore-Eda, dont le film Tel père, tel fils vient de sortir en France : « aujourd’hui, les gens vivent avec l’idée que l’on ne peut compter que sur la famille » (Le Monde, 25/12/2013).

Les problèmes que pose aujourd’hui la protection sociale des Français ne sont pas sans rappeler ceux qu’ont dû affronter, il y a une dizaine de siècles, les architectes des cathédrales qui ont fleuri, de Stockholm à Séville, sur l’ensemble du territoire de l’Europe. Ayant la responsabilité de chantiers qui se sont poursuivis pendant deux ou trois siècles et sur lesquels de nombreuses générations se succédaient (rappelons-nous que l’espérance de vie à la naissance était alors de vingt-cinq à trente ans), ils ont beaucoup inventé. Ainsi, ils se sont aperçus qu’une pierre taillée pesait trois fois moins lourd que la pierre brute ; pour diminuer les frais de transport, ils ont donc pris l’habitude de faire tailler la pierre dans la carrière ; cette innovation majeure exigeait de faire des plans précis, de développer la géométrie descriptive, de respecter les mesures « sans voir ». Tout se faisait localement, à l’exception de la recherche du personnel compétent, qui s’étendait à l’Europe entière. Et ils ont suscité de ce fait d’innombrables métiers nouveaux à partir desquels la Renaissance a surgi quelque temps plus tard. Que sont nos horizons temporels à côté de ceux des bâtisseurs de cathédrales !

Par comparaison, qui osera prétendre que réinventer la protection sociale est une tâche trop difficile ? Aujourd’hui, il s’agit de la concevoir au niveau local et d’en faire les arcs-boutants de la solidarité nationale, qui retrouverait ainsi un niveau décent de performance et de services. Le moyen : des microstructures (familiales ou autres) d’investissement humain durable. Les technologies sont déjà là. Elles rendraient possible une efficacité collective impensable il y a quelques décennies à peine, à base de partage d’information, de co-création et de prise de responsabilité. L’élan de la construction des cathédrales avait aussi fortifié le lien social, la solidarité entre proches, la co-responsabilité entre générations….

Ajoutons ce point essentiel : la plus belle des cathédrales a connu son premier jour. Le jour où ses concepteurs et ceux qui allaient en préparer les fondations se sont retrouvés sur le site et ont commencé à travailler ensemble. A quand le premier jour de la protection sociale du XXIe siècle ? Le monde entier est dans l’attente. Quelle chance que de devoir, au service du bien commun, tout repenser, tout inventer, tout découvrir… en visant très haut et en progressant prudemment d’un niveau au suivant comme jadis. C’est ainsi que nous retrouverons l’idéal spirituel et la vision holistique des bâtisseurs de cathédrales.

Armand Braun

Merci à ceux qui ont bien voulu m’aider de leurs conseils : Jean-Marie Bézard (Béarn), Géry Coomans (Bruxelles), François Delay (Paris), Denis Laming (Paris) et Charles Stewart (Washington).

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