Prospective : quand se lèvera le brouillard numérique

EDITORIAL Mars 2014

Prospective : quand se lèvera le brouillard numérique

Un jour, le brouillard numérique se dissipera. Mais nous n’en sommes pas encore là. Deux réalités en ont déjà surgi : les nouvelles formes de nomadisme ; la mondialisation des marchés du travail et de l’enseignement. Une troisième encore cachée devrait bientôt apparaître : les nations européennes vont devenir numériques.

Les nouvelles formes de nomadisme.

Laissons de côté le nomadisme saisonnier des touristes, qui représente cependant un immense marché. Ecartons aussi le nomadisme forcé de ces millions de miséreux, ceux qui prennent tous les risques pour gagner d’autres rives pour survivre, ceux qui sont chassés de chez eux par la guerre ou le totalitarisme. L’ONU évalue à plus de 45 millions le nombre des personnes déplacées de par le monde. Les cohortes de désespérés deviennent la hantise des nations sur les territoires desquelles elles aspirent à s’installer. Concentrons-nous sur ceux qui vont ailleurs pour travailler.

Ceux qui, peu ou faiblement qualifiés, offrent leur force de travail. Combien sont-ils ? Je l’ignore. Mais ils sont partout, de plus en plus nombreux. En Europe, au Qatar ou ailleurs, sur des chantiers, dans les champs au moment des récoltes, dans les entreprises et les établissements publics, pour y accomplir les tâches les plus pénibles, souvent dans l’illégalité.

Ceux qui proposent leurs compétences. Pour ne parler que de l’Europe, en 2011 (nous n’avons pas de chiffres plus récents, probablement plus importants encore) 900 000 Européens ont émigré de façon permanente : des Allemands sont partis vers la Suisse, l’Autriche et le Royaume Uni ; des Grecs, des Italiens, des Espagnols et des Portugais s’en vont, les uns vers l’Europe du Nord, les autres vers les anciennes colonies portugaises d’Afrique. Enfin, il faut évoquer aussi les migrations à l’intérieur des pays, intenses par exemple en Allemagne, où les régions du Nord et de l’Est voient leur jeunesse s’installer en masse en Bavière et en Bade Wurtemberg. C’est une vieille histoire : on pense à Léonard de Vinci, appelé par François 1er, ou encore aux artistes et artisans qui, à toutes les époques, sont allés là où étaient les clients.

Les pays qu’on quitte sont d’abord contents (autant de chômeurs en moins), puis s’inquiètent de leur éventuelle désertification humaine. Les pays qu’on rejoint hésitent entre la porte ouverte et la porte fermée, comme l’illustrent l’affaire du plombier polonais ou la récente votation des Suisses qui ont oublié combien ils ont été pauvres pendant des siècles. On multiplie les régulations mais on a beaucoup de mal à concilier de vrais besoins – saisonniers pour les récoltes, médecins en raison de notre imprévision… – avec les sensibilités changeantes de l’opinion publique.

Si, en prospective, on s’interroge, toutes choses égales par ailleurs (c’est-à-dire s’il ne se produit pas de nouveau drame d’une nature ou d’une autre), on doit envisager qu’à échéance de dix à quinze ans ces nomadismes deviendront la norme.

La mondialisation des marchés du travail et de l’enseignement.

Il semble qu’avec, notamment, les marchés mondiaux du travail et l’enseignement en ligne, nous ne sommes qu’au début d’un monde relié autrement. C’est sur Internet qu’employeurs et demandeurs d’emplois prennent l’habitude de se rencontrer : recruiting experts worldwide (nous recrutons des compétences dans le monde entier), c’est l’annonce d’une agence de recrutement qui défilait ces jours-ci sur les bandeaux publicitaires du stade où se jouait un match suivi par des centaines de millions de téléspectateurs. Alors que les MOOCs sont encore dans la petite enfance, nous savons déjà qu’ils s’inscrivent dans le contexte plus large que résume Michel Serres dans Challenge du 20 février : « avec les nouvelles technologies de l’information et de la communication, la possibilité d’accès au savoir devient infinie ». Des centaines de millions de personnes vont pouvoir en profiter à travers le monde.

Les nations européennes vont devenir numériques.

Fragilisées par leur endettement, leur vieillissement, leur renoncement de fait à tout projet d’avenir, nos nations auraient grand intérêt à explorer les chances que le numérique offre au maintien de leur identité nationale. Ceci mérite explication : les nations s’inscrivent dans des territoires, mais beaucoup de leurs ressortissants dispersés à travers le monde vont bien. Certains ont émigré depuis longtemps, voire depuis plusieurs générations, et sont aussi très attachés à leur nouvelle nationalité. Alors que dans le passé beaucoup d’émigrants coupaient les ponts avec leur pays d’origine, aujourd’hui ce n’est plus le cas et Internet a permis que se créent d’innombrables liens informels. D’autres ont émigré récemment pour réussir leur vie ailleurs, mais restent fidèles à la mère patrie. Imaginons que, tirant parti de l’ubiquité qu’autorise le numérique, l’une ou l’autre de ces nations accorde plus de poids à la relation avec ses ressortissants effectifs et potentiels qu’à son territoire ; le territoire rassemble toutes les contraintes ; les personnes, toutes les opportunités. Le corps électoral, par exemple, serait unifié (j’oublie ici la mesurette ayant créé des élus des Français expatriés) ; les débats seraient soumis à l’ensemble de la collectivité, indépendamment des lieux de résidence dans le monde ; celle-ci partagerait la responsabilité des choix, contribuerait à leur financement, désignerait les représentants politiques.

Cette dernière proposition suscitera bien plus que la critique, la dérision. Jusqu’à ce que les faits ne l’imposent. Il y a dix ans à peine, les deux premières propositions correspondaient à des situations naissantes que nul ne repérait. Dans dix ans, cette troisième proposition sera en chantier.

 

Armand Braun

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