Prospective
: les Mayas et nous
Absurde
! C’est le qualificatif qui convient lorsque quelqu’un prétend
comparer ce qui se passe en ce moment en France et dans quelques
autres pays européens avec la rapide disparition, autour
du VIIIe siècle après J-C, de la prestigieuse
civilisation précolombienne des Mayas ! Que l’on nous
permette cependant d’avancer un peu…
L’imprévision
semble avoir été l’une des causes de la tragédie
Maya : manque d’eau, disparition de certaines ressources naturelles.
La bureaucratie en a sans doute été une autre :
aussi longtemps qu’elle l’a pu, elle a surtout apaisé les
inquiétudes ; c’était le mieux qu’elle pouvait
faire car on peut imaginer qu’elle était formatée
selon un programme dont elle ne pouvait pas se dégager.
Quand il a été trop tard, les dirigeants ont sans
doute expliqué à la population qu’elle subissait
ce châtiment pour avoir provoqué la colère
des dieux. Quand tout a été fini, l’establishment
maya a, comme tous les autres, dévalé les pentes
pour aller se perdre dans le néant de la jungle.
La
même imprévision a été à l’origine
de l’affaire de la dette. On n’a pas voulu identifier les enchaînements
pervers que les subprimes inventés aux USA au temps du
président Clinton allaient entraîner. Les Etats
européens, sur le modèle américain, abandonnant
toute prudence, se sont endettés sans se soucier du lendemain.
Avons-nous,
dans la crise actuelle, été meilleurs que les Mayas
? La réponse est positive pour des nations telles que
le Danemark, le Canada, la Suède qui ont donné priorité au
redressement des comptes publics il y a dix ou vingt ans, suscitant
de ce fait les commentaires narquois des pays aujourd’hui à la
peine. Nous détestons les agences de notation car elles
sont les messagères de mauvaises nouvelles dont nous sommes
nous-mêmes la cause.
Le « mur
de la dette » nous expose à de possibles enchaînements
fatals qui, à partir d’un problème, par exemple
l’accès des entreprises au crédit, peuvent se déclencher
du jour au lendemain. Or il est là pour longtemps, avec
pour conséquences d’une part la nécessité d’aller
quêter tous les mois notre subsistance sur les marchés
des capitaux, d’autre part l’installation des créanciers
dans les branches les plus prestigieuses de notre activité.
Peut-être faudrait-il « cartographier » l’ensemble
des impacts négatifs, voire positifs que la situation
peut induire pendant dix ans, vingt ans ou plus dans tous les
domaines de la vie.
Tout
cela limite déjà notre capacité à investir, à promouvoir
la recherche, à préserver les équilibres
sociaux nécessaires à l’unité nationale.
Et représente aussi, on le verra hélas de plus
en plus, de vrais périls pour notre rôle dans le
monde, voire notre identité en tant que nation. Nous avons
beau, quand nous le pouvons, tirer parti de circonstances momentanément
favorables pour nier la gravité de la situation, les faits
sont là. Décidément, la comparaison avec
la fin des Mayas n’est pas si absurde.
Pourtant,
l’essentiel demeure pour le moment et nous sommes encore capables
de nous réinventer. Les Mayas étaient une civilisation
aristocratique, théocratique et despotique dans le monde à l’époque
fermé de l’Amérique centrale. Nous sommes une société démocratique
du monde ouvert et sophistiqué du XXe siècle.
Nous savons la valeur de ce que nous représentons. Fort
heureusement, les individus, la société civile,
le monde économique sont beaucoup moins à la main
de l’Etat qu’ils ne l’étaient dans un passé récent.
Nous avons encore la possibilité de choisir notre destin.
Nous en avons les moyens. Or, de l’observation de ce qui est
arrivé aux Mayas et à d’autres peuples, Jared Diamond
a dégagé cette leçon dans son remarquable
ouvrage Effondrement – comment les sociétés décident
de leur disparition ou de leur survie (Gallimard- 2006 ) : il
n’est pas de société qui n’ait sa chance de survivre,
pour autant qu’elle comprenne ce qui est à faire et qu’elle
soit résolue à le faire.
Là se
situe l’enjeu. Quand nous déciderons-nous à devenir
sérieux
? A, dans un pays où les gens ne se parlent plus, où les
prismes idéologiques se substituent au bon sens, cesser
de se jeter à la figure de prétendues solutions,
aborder ensemble les vrais problèmes. Remettre en chantier
les machineries publiques mises en place après la deuxième
Guerre mondiale et aujourd'hui génératrices de
coûts immenses et qui souvent font obstacle à l’initiative
des personnes. Il faut trouver de vraies réponses à l’attente
de sens et d’espoir des Français et des autres Européens
qui connaissent les mêmes épreuves que nous. Le
pessimisme qu’entraîne la situation pourrait, si nous
décidions
enfin de nous mettre au travail, se dissiper et laisser place à la
résolution de vivre. Ou encore, comme le déclarait
récemment un dirigeant chinois s’adressant à des
Européens : « nous vous estimerons à nouveau
quand vous, vous retrouverez l’estime de vous-mêmes ».
Qui
sait si nous n’aurons pas besoin de Kukulcan, le serpent à plumes,
qui chez les Mayas était le dieu de la civilisation, pour éviter
qu’un jour nous ne soyons pas à notre tour, sous une forme
ou une autre, contraints à une fuite éperdue !
Armand
Braun
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