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La citation
 
Le clin d'oeil

« Je vais prendre une pierre dans la main et je la presserai jusqu’à ce que l’eau en sourde ; ainsi je pourrai faire cuire du riz pour nourrir ma fille. On s’en tirera ! »

 

« Découvrir et décrire des espèces inconnues renvoie un écho positif, dans un contexte environnemental où on n’entend que des mauvaises nouvelles. Cela montre que la Terre vaut la peine qu’on s’intéresse à elle. »

 Dimitris Kaloupis, paysan grec
International Herald Tribune
14 janvier 2012
 
Philippe Bouchet, zoologiste au Muséum national d’histoire naturelle,
chef d’expédition du programme
« La planète revisitée»

La prospective, c'est l'art d'explorer le champ des possibles
qu'ouvre sans cesse l'avenir

>>> La force de travail largue les amarres
>>> Des oiseaux dans la ville
>>> Le sel de la terre
>>> Quelle culture ? Pour quels publics ?
>>> La guerre fiscale fait rage dans le monde
>>> Lutter contre l’illettrisme dès la maternelle
>>> La R & D révèle la réalité des rapports de force
>>> Décloisonner les classes pour ouvrir l’enseignement
>>> O solo mio !
>>> Une pieuvre artificielle et autres robots mous

 

La force de travail largue les amarres

A l’heure des vols long courrier, d’Internet et des multinationales, les concepts mêmes d’immigration, citoyenneté et nationalité sont en train de changer. Après la globalisation du commerce et du capital, voici celle des talents. Il ne s’agit plus de fuite des cerveaux (brain drain) dans un sens ou un autre, la problématique est celle de la circulation des plus compétents dans tous les sens et à l’échelle du monde. Ainsi, de nombreux Chinois, au lieu d’émigrer une fois pour toutes de Chine aux Etats-Unis, comme leurs parents ou leurs grands-parents, sont devenus des « mouettes » qui vont et viennent entre San Francisco ou Vancouver et Beijing ou Shanghai, sans pour autant rompre les liens avec leur communauté d’origine.

A l’heure de la crise en Europe, un autre phénomène, plus massif encore, est en train de se déployer : l’émigration massive des jeunes des pays en difficulté vers les régions prospères du monde. L’Irlande, la Grèce, l’Espagne sont des cas manifestes. La France n’est pas encore concernée car nous n’avons pas encore pris la mesure de ce qui est en train de se passer. Les autorités des pays que quitte leur jeunesse sont d’autant plus soucieuses qu’il s’agit le plus souvent de départs sans intention de retour : c’est pour la longue durée que nos vieilles nations européennes sont en train de perdre ceux qui étaient en mesure d’assurer leur renaissance.

Ces transformations, dont il faut souligner l’extrême rapidité, invitent à la réflexion. Désormais massives, elles ne peuvent plus être considérées comme marginales. Elles concernent l’ensemble des milieux professionnels et font exploser les vieilles catégories, celles par exemple des classifications industrielles. Par ailleurs, qu’en est-il de la notion d’intégration, comment les milieux locaux peuvent-ils conserver leur influence vis-à-vis de cette population en mouvement constant ? Pour le moment, c’est le prestige des institutions universitaires et des employeurs les plus connus, ou encore celui de quelques grandes villes, qui joue ce rôle. Plus puissante cette évolution, plus manifeste le décalage avec les politiques étatiques vis-à-vis des immigrés et la perception qu’en ont les opinions publiques. La réglementation et la façon dont on considère l’immigration ont été forgées pour une population sédentaire, alors qu’une proportion de plus en plus forte de la population qualifiée est désormais nomade. La Nouvelle Zélande, avec une population locale si petite et un si grand nombre d’expatriés, est la première à réinventer son identité nationale : en même temps une petite île très loin de tout et une nation dont les citoyens interconnectés vivent et travaillent dans le monde entier.

Chrystia Freeland – International Herald Tribune – 7 octobre 2011
Richard Boudreau et Paulo Prada – The Wall Street Journal – 16 janvier 2012
Prospective.fr

Des oiseaux dans la ville

Lancaster, en Californie, est une ville d’environ 157 000 habitants qui s’enorgueillit d’avoir compté autrefois parmi ses citoyens des célébrités comme Frank Zappa et Judy Garland. Récemment, la criminalité qui y sévissait et préoccupait de plus en plus les habitants et les autorités y a notablement baissé : 15% de moins en 2011 qu’en 2010. D’après le sheriff, c’est parce que, depuis plusieurs années, les fonctionnaires de la ville et les policiers ont bien coopéré.

Le maire, Rex Parris, en attribue le mérite à une installation originale : en mars 2010, il a fait placer 70 petites bornes avec un haut-parleur diffusant, cinq heures par jour, tout le long du boulevard principal, des chants d’oiseaux. Cet environnement sonore met tous les citadins de bonne humeur. « L’idée a fait rigoler, mais les gens ne se rendent pas compte de ce qui les influence », commente la patronne du Café Lemon Leaf sur le boulevard. « Quand j’ai ouvert en 2006, ça craignait dans le quartier. Depuis qu’il y a ce haut-parleur devant ma terrasse, les clients se tiennent bien mieux ».

Au départ, Rex Parris avait enregistré les chants des oiseaux dans son jardin, mais peu satisfait du résultat, il décida de commander et de financer de ses propres deniers une composition originale de Julian Treasure, un consultant britannique en acoustique. Ce dernier mixa, avec des bruits d’eau et de la musique, des enregistrements d’oiseaux européens (les oiseaux européens et américains ne sont pas les mêmes). Lesquels ? Il l’ignore lui-même. Un ornithologiste interrogé sur le sujet a reconnu les appels printaniers du rouge-gorge, du roitelet et du merle mâles : « je suis ici, mesdemoiselles ; je suis un beau parti ; laquelle d’entre vous est libre et disposée à faire connaissance, et plus si affinités ? »

Depuis que l’homme primitif a appris que le silence des oiseaux signifie la présence de prédateurs, leurs chants ont, au contraire, le don de réduire chez lui les hormones du stress. Hors de la forêt et en l’absence de bêtes fauves, la réponse du corps humain reste la même. Et les oiseaux ont appris à vivre en ville avec l’homme. Les moineaux, par exemple, sont arrivés d’Asie en Europe dans le Haut Moyen-Age en suivant les chevaux des envahisseurs. C’est dans leur crottin qu’ils trouvaient leur subsistance. Ils se sont installés dans nos villes, fréquentées par de nombreux attelages. A l’avènement de l’automobile, ils se sont adaptés. Mais, récemment, ils se font rares. En effet, les bruits de la ville ont tellement augmenté que beaucoup de passereaux, ceux dont la voix est la plus harmonieuse mais la plus discrète, n’arrivent plus à se faire entendre et disparaissent de notre environnement urbain. Et qui sait combien de temps encore les grillons, dont les stridulations enregistrées et répercutées à l’ouverture des portes automatiques font la joie des passagers de la ligne 1, continueront de fréquenter les rails surchauffés du métro parisien ?

Quand la terre des hommes ne sera plus qu’un immense musée, les ersatz sonores de la nature ne suffiront sans doute plus à adoucir nos mœurs.

John Letzing – The Wall Street Journal – 18 janvier 2012
Prospective.fr

Le sel de la terre

La plupart de l’activité des salins en France a été délocalisée en Afrique. La compagnie des Salins du Midi a regroupé l’essentiel de son activité en métropole sur deux sites seulement et cède les autres au Conservatoire du Littoral. Ce dernier essaie d’en faire le meilleur usage : il s’agit d’une part de retrouver des plantes disparues, d’autre part de continuer à servir de refuge aux oiseaux migrateurs qui y ont trouvé un milieu d’élection.

En effet, l’exploitation du sel a créé un écosystème bien spécifique, inverse du milieu naturel. On inonde les bassins au printemps, apportant de l’humidité quand les sites naturels commencent au contraire à s’assécher. On récolte le sel en septembre. On abaisse ensuite les niveaux d’eau à l’automne pour préparer les bassins pour le cycle suivant, tandis que les milieux naturels reçoivent au contraire les premières précipitations. Cette contre-saison a créé un environnement favorable à certains oiseaux qui trouvent en été des bassins en eau riches en nourritures et isolés des prédateurs terrestres.

Il s’agit maintenant, alors qu’on ne récolte plus de sel, de garder les ouvrages existants – canaux, digues, diguettes, rouets, systèmes de pompage – et de les adapter pour maintenir cette biodiversité. C’est ainsi qu’on continuera de résoudre en partie la « crise du logement » qui frappe certaines espèces d’oiseaux migrateurs. Près de Sète, par exemple, on noie en mars les anciens marais salants, des îlots de coquillages mêlés de sable et de sel, pour empêcher l’arrivée des goélands, prédateurs des autres oiseaux marins, puis on descend d’un coup le niveau d’eau trois semaines après pour accueillir des milliers de couples d’avocettes et de sternes arctiques.

Anne Devailly – Le Monde – 6 janvier 2012

Quelle culture ? Pour quels publics ?

Comment les comportements culturels des Français ont-ils évolué de 1973 à 2008 ? La démocratisation culturelle a-t-elle eu lieu ? Combien de livres les Français ont-ils lus dans les douze derniers mois ? Combien de temps ont-ils passé devant la télévision ? Sont-ils allés au théâtre, au musée, au cinéma ? L’arrivée d’Internet et le temps consacré aux écrans ont-ils fait chuter la fréquentation des équipements culturels ?

Une étude du ministère de la Culture montre la hausse continue de la consommation de télévision, qui marque le pas en période récente, de l’écoute de la musique et des sorties dans les établissements culturels. La progression de la fréquentation des bibliothèques s’est arrêtée en 1997, elle est entièrement due au public féminin. Le public masculin, à partir de l’adolescence, semble avoir délaissé les livres pour les jeux vidéo et les nouvelles technologies. La culture dite « institutionnelle » profite le plus aux cadres supérieurs et professions libérales.

La situation a beaucoup évolué en trente-cinq ans, avec l’arrivée de nouvelles disciplines (arts de la rue, concerts de musique électronique) et de nouvelles pratiques (visionnage à domicile de vidéos ou de films, Internet). Le multimédia nous a fait entrer dans l’ère de la pluriactivité : depuis son ordinateur, on peut écouter de la musique tout en achetant en ligne un billet de spectacle pendant que la machine télécharge un film.

L’étude attire l’attention sur le vieillissement de ceux qui fréquentent les théâtres, les musées, les cinémas. En 1973, le taux de fréquentation des concerts de jazz ou de rock (le fait d’avoir un assisté à un concert dans les douze derniers mois) dans la tranche d’âge 40-59 ans était de 2 % ; or il s’établit aujourd’hui à 13 %, tandis que la part des plus de 60 ans est passée de 2 % à 4 % durant la même période.

Cette perspective pose les questions du renouvellement des publics et de l’éducation artistique des jeunes.

Clarisse Fabre – Le Monde – 9 janvier 2012

La guerre fiscale fait rage dans le monde

Tous les grands pays se livrent une véritable guerre fiscale pour imposer chez eux les bénéfices des multinationales. Le principal enjeu est la détermination des prix de transfert auxquels les multinationales s’échangent des biens entre les différents pays. Cette guerre a commencé entre les Etats-Unis et le Japon ou l’Europe au temps de l’administration Clinton. Puis il y a eu une accalmie.

Mais elle a vraiment éclaté quand le Brésil, l’Inde et la Chine sont entrés dans le jeu, avec entre autres la réforme fiscale chinoise de 2008. Ces nations disent aux grandes entreprises : « Vous profitez des bas salaires chez moi, vous consommez mes ressour-ces naturelles, je dois taxer plus que les profits que vous déclarez. » Les entreprises étrangères répondent : « Mais nous avons investi et apporté de la technologie. » Il s’agit d’un véritable bras de fer. Le protectionnisme fiscal fonctionne comme un piège : on investit, et quatre ans plus tard arrive le redressement fiscal.

L’Europe est en difficulté et a du mal à se défendre. Nous sommes, en France, particulièrement naïfs et en retrait sur cette question, contrairement aux Etats-Unis, au Japon, à l’Allemagne ou au Royaume-Uni. Cela fait vingt ans que la souveraineté fiscale est en train de disparaître en Europe. Et le fait que les Européens et les pays développés jouent aussi de cette compétition fiscale entre eux n’arrange rien.

Le thème des paradis fiscaux n’est pas un sujet : 95 % des firmes multinationales ne jouent pas à ce jeu-là.

On ne peut retrouver une souveraineté fiscale qu’en contractualisant avec les grandes entreprises et en leur disant : « Localisez votre assiette fiscale chez moi et je vous défendrai vis-à-vis du fisc des autres pays, quitte à vous indemniser si je n’y arrive pas. » En faisant cela, et même en baissant le taux d’impôt sur les bénéfices à 25 %, je vous garantis que les recettes augmenteront. La sécurité fiscale a de la valeur, elle diminue les coûts de gestion.»

Gianmarco Monsellato, avocat fiscaliste – propos recueillis par Adrien de Tricornot –
Le Monde – 9 janvier 2012

Lutter contre l’illettrisme dès la maternelle

Comment devenir un adulte autonome et responsable quand on est incapable de comprendre la notice d’un médicament ou des consignes de sécurité ou de remplir un formulaire de demande d’emploi… ?

Selon l’étude PISA, les compétences en maîtrise de la langue des Français à l’âge de 15 ans ont décru entre 2000 et 2009, tandis que le score des jeunes Finlandais reste excellent et que les Allemands, les Coréens et les Polonais ont fait des progrès. La comparaison des enfants de CM1 à travers le monde effectuée par le Programme international de recherche en lecture scolaire met elle aussi en évidence un score en baisse pour les petits Français : 24% de lecteurs de niveau faible, contre 18% aux Etats-Unis, 13% en Allemagne, 12% en Grande-Bretagne. Finalement, 15% des petits Français quitteraient l’école primaire sans savoir lire !

D’où l’urgence de renverser le mouvement. Et en s’y prenant dès le début de la scolarisation.

La méthode « Parler-apprendre-réfléchir-ensemble-pour-réussir » (PARLER), mise au point par Michel Zorman, s’adresse aux plus petits. Elle leur permet d’acquérir, pas à pas, les bases nécessaires à l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et de la compréhension de l’écrit. Basée notamment sur l’affichage des lettres et le découpage des mots en syllabe, elle va au-delà des querelles entre méthode syllabique et méthode globale.

Expérimentée par son inventeur de 2005 à 2008 à Grenoble, elle y a donné de bons résultats. Elle est à présent testée par l’association Agir pour l’école dans 175 classes en banlieues parisienne et lilloise et au Puy-en-Velay. L’essentiel du programme, c’est « l’individuation de l’enseignement, c'est-à-dire le fait qu’on s’assure que tous les enfants ont acquis une notion avant de passer à une autre. » Cela implique d’aider les maîtres, de les suivre pour que ce travail devienne naturel » : une pédagogie proposée aux enseignants volontaires pour rendre leurs pratiques systématiques et leur rappeler « l’importance de personnaliser l’enseignement. »

Maryline Baumard – Le Monde – 10 janvier 2012

La R & D révèle la réalité des rapports de force

La suprématie des Etats-Unis en matière de recherche et développement n’est pas près de se réduire : sur les 1 402 milliards de dollars qui seront investis dans le monde en 2012, 436 seront américains, dont 280 milliards injectés par le secteur privé. La Chine est désormais solidement installée à la deuxième place, avec 199 milliards de dollars, devant le Japon, 157 milliards. L’Allemagne consacrera cette année 2,87 % de son PIB à la R & D, devançant la France (2,24 %). Les deux pays font sensiblement jeu égal dans les financements publics (environ 1 % du PIB) ; ce sont les entreprises allemandes qui font la différence. L’Hexagone continue de pâtir d’un tissu industriel peu présent dans les secteurs à forte densité scientifique, comme les technologies de l’information ou les sciences du vivant.

Cependant l’Europe reste une terre de recherche de haut niveau, du moins en nombre de publications scientifiques (plus de 300.000 publications en 2011 en Europe comme aux Etats-Unis). Mesuré avec cet indicateur bibliométrique, la Chine et l’Inde sont encore des acteurs mineurs, produisant pour l’instant peu de connaissances originales de niveau mondial. Les entreprises jouent un rôle de plus en plus important dans cette course au savoir, source d’innovation et de croissance. Cette année encore, des géants comme Microsoft, Samsung, Intel, Toyota, Novartis ou Roche vont injecter entre 5 et 9 milliards de dollars dans la R & D.

Alain Perez – Les Echos – 17 janvier 2012

Décloisonner les classes pour ouvrir l’enseignement

Après le bureau paysagé, voici le lycée en open space. Le plus exemplaire a été construit à Copenhague en réponse à une loi danoise d’il y a une vingtaine d’années enjoignant aux écoles d’inventer les méthodes d’enseignement les plus diverses possibles. L’idée est d’une part de multiplier les choix pour permettre l’apprentissage d’enfants dont les intérêts et les talents sont très différents, d’autre part de les préparer à un monde où le travail en équipe est de plus en plus important.

Voici donc le lycée Ørenstad, un bâtiment de cinq étages composés essentiellement d’une immense salle centrale, avec autour quelques classes aux murs transparents et, bien sûr, mais ce n’est pas nouveau, une salle de gym qui fait aussi office de salle de spectacle. A la place des couloirs, qui sont un gaspillage d’espace, des lieux ouverts qui facilitent la communication.

Plus question dans cette configuration de faire un cours traditionnel à une classe sans gêner les autres. Les enseignants ont été amenés à trouver toutes sortes d’autres manières de faire : toutes petites équipes, travail sur ordinateur, envoi de messages personnels instantanés par le professeur à chaque élève, tournage de podcast par les élèves pour résoudre un problème de géométrie ou autre, possibilité de travailler alternativement une langue étrangère seul avec un casque ou en participant à un groupe de conversation… Il est plus facile de mettre sur pied des projets pédagogiques communs entre enfants de différents niveaux et professeurs de différentes matières. A chaque tâche qui lui est assignée, l’élève se demande : suis-je capable de me débrouiller seul ou ai-je besoin d’aide, vais-je faire un travail personnel ou m’intégrer à un groupe ? Il choisit le tempo de sa propre formation et acquiert ainsi, en même temps que les connaissances de base, une réelle autonomie pour se préparer à sa vie d’adulte.

Sally McGrane – The Wall Street Journal – 19 janvier 2012

O solo mio !

D’après une étude de 1957, quand plus de 70% des adultes étaient mariés, l’immense majorité des Américains considéraient qu’il était malsain, immoral et névrotique de rester célibataire. Les choses ont bien changé. Aujourd'hui, seuls 51% des adultes sont mariés et 28% des ménages sont constitués d’une personne seule : le nombre des Américains qui vivent seuls a doublé depuis 1960. Parmi eux, 18 millions de femmes et 14 millions d’hommes. Le groupe d’âge de plus en plus concerné est celui des 18-34 ans. A une époque où s’allonge l’espérance de vie, vivre seul est la manière pour beaucoup de gérer la transition entre l’adolescence et l’âge adulte. Ce phénomène, que l’on retrouve de manière à peu près équivalente en Europe, qui se précise désormais aussi en Chine, en Inde et au Brésil, est sans précédent dans l’histoire. C’est à Stockholm, en Suède, qu’il est le plus marqué, avec 60% de célibataires. Des travaux récents montrent qu’il s’agit là d’un choix de vie : ayant constaté par observation ou expérience que la vie à deux n’était pas durable, beaucoup sont prêts à assumer toutes les charges pour vivre seuls.

Cependant, vivre seul est une expérience collective, du moins dans les villes. Le grand nombre de célibataires suscite, selon une expression du journaliste Ethan Watters, des « tribus urbaines », réseaux sociaux qui remplacent les familles, et ils pratiquent intensément la drague sur Internet. Cette évolution est facilitée par les nouvelles conditions du travail et de l’habitat. Une culture professionnelle qui, 24 heures/24, 7 jours/7, mêle vie professionnelle et vie privée multiplie les chances de rencontrer des partenaires possibles. De mariage et d’enfants, on reparlera plus tard.

Les promoteurs immobiliers construisent dans les meilleurs quartiers des résidences de petits appartements de luxe proposant une foule d’équipements (depuis la salle de billard jusqu’au solarium et au club de fitness), qui conviennent parfaitement à tous ces jeunes célibataires gagnant très bien leur vie. Enfin, tous les services nécessaires sont disponibles sur Internet, en particulier, plus besoin de faire les courses. A noter : aux Etats-Unis, c’est ce segment de population qui investit le plus dans l’immobilier, aussi bien à des fins locatives que pour y habiter, renforçant ainsi son sentiment d’autonomie. Evidemment, une minorité seulement est pour le moment concernée, mais son influence s’étend rapidement.

Eric Klinenberg, professeur de sociologie à l’Université de New-York –
Extrait de : Going Solo : The Extarordinary Rise and Surprising Appeal of Living Alone
(à paraître le 6 février chez Penguin Press) – Fortune – daté du 6 février 2012

Une pieuvre artificielle et autres robots mous

Pour de nombreuses tâches que nous voulons déléguer à un robot, un corps solide ou une forme humanoïde ne font pas l’affaire. Les robots de première génération ont, comme les humains, un cerveau central (le processeur) qui commande chaque mouvement. Cela fonctionne assez bien dans certains environnements prévisibles où il faut réaliser des gestes répétitifs. Mais si l’on demande à un tel robot de se déplacer dans un labyrinthe ou de nouer des lacets, il disjonctera.

Quand on marche par exemple, le cerveau ne commande pas le trajet des chevilles, des genoux ou de la hanche. Il se contente de faire varier la contracture des muscles de la jambe. L’articulation de la hanche se balance passivement, mais la structure du genou, les tissus dont il est composé et les lois de la physique font le reste. La morphologie de l’organisme effectue des calculs pour superviser ce qui se passe et le cerveau délègue ses fonctions à cette intelligence incarnée.

D’où l’idée de robots de la prochaine génération, avec des formes bien plus différentes, et une intelligence fonctionnant autrement. Pour nos descendants la notion même de robot humanoïde pourrait paraître anachronique et vaniteuse.

Voici, par exemple, la future pieuvre-robot imaginée par une équipe de chercheurs italiens. « Une pieuvre est un animal très primaire, un mollusque comme l’escargot, et ne devrait donc pas être très futé. Or son comportement est d’une grande complexité », fait valoir Cecilia Laschi, roboticienne à l’Ecole d’études avancées de Sant’Anna à Pise.

La chercheuse et ses collaborateurs font l’hypothèse que les performances de la pieuvre sont réglées par la capacité de son corps à interagir avec l’environnement. Son intelligence ne vient pas d’un cerveau central puissant. Elle est inscrite dans ses tentacules.

A partir de là, l’équipe a élaboré un modèle mathématique qui lui a permis de construire une tentacule artificielle unique, en silicone, grillage et câbles, qui évolue avec grâce dans l’eau, se déplace sur le fond, est capable de saisir toutes sortes d’objets que les robots les plus sophistiqués ont du mal à saisir. D’ici à deux ans, une pieuvre artificielle à huit tentacules devrait être au point.

Justin Mullins – New Scientist – repris par Courrier international – 12 janvier 2012

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