EDITORIAUX 2013

Juin 2013

Prospective : un avenir pour le Portugal ?

Des enfilades d’usines mortes le long du chemin de fer vers Guimarães… Des immeubles de bureaux et des appartements vacants dans le centre de Porto, parfois vandalisés… Le grand nombre des officines qui font commerce de billets de loterie ou d’or… Le tourisme, qui profite des crises égyptienne et tunisienne, comme principale activité économique… Des visages mornes dans les rues… Un découragement qui se vit dans la solitude des millions de personnes qui survivent au jour le jour… 43% des jeunes diplômés qui émigrent chaque année …

L’Etat portugais actuel fait ce qu’il peut pour desserrer la contrainte bureaucratique omniprésente et freiner les conséquences de décennies de dépense publique et de négligence du développement économique, qui elles-mêmes faisaient suite à des décennies d’immobilité sous la dictature. Mais la rupture entre ce que vit la population et ce qui se passe dans l’univers institutionnel paraît définitivement consommée.

La solidarité familiale, partagée par les Portugais de l’étranger, le travail au noir et l’émigration dans les anciennes colonies, toutes sur la voie de la prospérité, font que la situation semble rester supportable et que la société civile ne craque pas.

L’épreuve ne résulte d’aucune fatalité mais elle découle d’une longue période d’absence, partagée par tous les courants, de courage politique. A l’évidence, des phénomènes de masse type années 1920 ou 1930 ne sont pas en vue. Mais on imagine mal ce qui peut advenir.

Le Portugal est l’un de ces pays, de plus en plus nombreux, pour certains beaucoup plus importants que lui, qui ont longtemps sous-investi dans l’éducation, gaspillé les ressources publiques et suscité la fuite des meilleurs professionnels et des capitaux. Aujourd’hui, ces pays sont incapables d’investir, peu attractifs en termes économiques et risquent de ne recueillir longtemps que les miettes du développement mondial.

Il y a six siècles déjà, un Portugais s’interrogeait de même : l’Infant de Sagres. « Que vais-je faire de cette lande, entre un océan vide et l’Espagne ? », se demandait-il. On sait la suite : à la force des choses, il a opposé l’imagination. Il est à l’origine de toutes les grandes découvertes depuis le XVème siècle, ceux dont tout le monde connaît les noms – Colomb, Magellan, Gama … – n’auraient pas été au bout du monde sans les rêves de celui qui, sans avoir jamais été très loin sur la mer, a quand même mérité de s’appeler pour l’Histoire Henri le Navigateur.

Essayons de deviner ce qu’Henri V aurait pensé aujourd’hui. L’océan de nos jours, c’est Internet. La communauté des Portugais dans le monde, ce sont des dizaines de millions de personnes. Entre cette communauté et les représentants de la Nation portugaise, pourquoi ne pas inverser les rôles? Serait-il inconcevable que les Portugais du Portugal et ceux qui, vivant ailleurs se considèrent encore comme Portugais, s’organisent et prennent en charge ensemble la mère patrie dans le cadre d’un déplacement démocratiquement accepté du lieu de la légitimité ?

J’anticipe mille protestations, mille objections, mille critiques. Il faudra du temps pour que cette idée devienne opérationnelle. Il faudra de l’attention pour qu’elle ne soit pas instrumentalisée à son profit par tel ou tel acteur. Elle aura besoin de défenseurs : les configurations politiques et sociales d’hier et d’aujourd’hui préfèrent en général l’implosion à la métamorphose. Qu’elle est difficile, l’action prospective !

Et pourtant, les choses se feront parce que, à l’instar de ce qu’a fait Henri V, les Portugais retrouveront espoir en ouvrant largement leur pays sur le monde. Cela pourrait même aller vite. L’attente est immense, même si elle ne s’exprime pas, même si elle n’est pas consciente, au Portugal et chez les Portugais dans le monde. Pendant mon séjour se déroulait « la semaine des étudiants ». Ils fêtaient leur réussite aux examens de fin d’année et promenaient à grand bruit à travers les rues de la ville les insignes et les bannières de leurs établissements universitaires. Je sentais bien leur courage et leur résolution.

Il faut se rappeler tout ce que le Portugal a apporté à la civilisation. Un peuple ne peut pas vivre sans promesse.

de Porto, lieu de naissance d’Henri le Navigateur,
Armand Braun

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