Prospective du pétrole : quelle crise ?

EDITORIAUX 2006

Mai 2006
Prospective du pétrole : quelle crise ?

Le 26 avril 1898, le Président de l’Automobile Club qui venait d’être fondé, le baron de Zuylen, émettait le souhait que « l’antique et cruelle traction animale soit remplacée par la plus simple et la plus économique : la locomotion automobile à jamais triomphante ».

En 1973, la première crise du pétrole, elle-même précédée par les prédictions du Club de Rome, mettait en cause cette vibrante certitude.

En 1978, la Direction des Etudes et Recherches d’EDF, en la personne de son Directeur adjoint Jean Fabre, a rendu possible un projet prospectif de la Société Internationale des Conseillers de Synthèse : expliquer au grand public ce que risquait de représenter une crise du pétrole. Celle de 1973 était encore présente dans les esprits et beaucoup en anticipaient une réplique – au sens sismique – à court terme. Notre réflexion en commun a abouti à la publication, en 1981, du roman de François Feder : La crise ultime… Et si le pétrole manquait pour de bon ? (Economica).

Près de trente ans plus tard, nous nous étonnons de constater que le regard porté sur la situation n’est pas différent de ce qu’il était à l’époque : catastrophisme des politiques, des spécialistes et de l’opinion publique ; manque d’idées et de préparation ; répétition à l’infini des mêmes antiennes, à commencer par le postulat de l’inexorable épuisement des ressources pétrolières. Il appartient à la prospective de dissiper cette nuée d’images convenues.

L’essentiel est autre : le niveau des réserves est fonction des prix. Le niveau de ces derniers évolue, la chaîne de valeur étant désormais maîtrisée par les producteurs, les consommateurs découvrant, en protestant aujourd’hui, s’organisant demain, qu’ils ont vocation à payer. Mais la situation est « vertueuse » dans la mesure où des prix élevés entraînent mécaniquement la remise sur le marché de réserves que les prix bas d’hier disqualifiaient, rendant possible une nouvelle phase d’investissements dans la recherche et l’exploration. Et si les jeunes ingénieurs que les idées du jour détournent de ces filières savaient, ils se tourneraient nombreux vers les métiers du pétrole et du gaz.

Il y a de fortes raisons pour que les prix augmentent ou se maintiennent à un niveau élevé : faiblesse des stocks, aléas politiques, coûts d’exploration croissants… Ces arguments sont bien connus. Il y en existe d’autres qui interdisent d’exclure qu’ils vont baisser pour s’accorder aux réalités de la consommation, retrouvant un niveau économiquement justifié (autour de 35 $ le baril), quand s’apaiseront les phénomènes d’opinion publique au Nord, les moulinets de sabres de quelques dirigeants politiques au Sud. Espérons seulement que nous ne verrons pas se répéter ce qui s’est passé quelques années après 1973 quand, pour un temps, tout souci a été oublié.

Les véritables incertitudes portent sur l’avenir :

– Non, les alternatives (l’éolien, le solaire, le thermique) ne sont pas à l’échelle des enjeux.

– Oui, la consommation d’énergie pose de graves problèmes d’environnement (effet de serre, exploitation du charbon…) : les économies d’énergie devraient d’autant plus être, dans ce domaine, notre préoccupation numéro un que la consommation ne peut qu’augmenter, en raison du développement rapide de l’Asie.

– Oui, il se produira des accidents de parcours (catastrophes climatiques, crises politiques…), qui peuvent entraîner le pire (un écolo-totalitarisme) ou des effets vertueux.

– Oui, c’est avant tout affaire de recherche, de formation, et d’investissements ; au niveau global et plus encore sans doute, car plus efficacement au niveau des acteurs : le résidentiel tertiaire (43 % de la demande énergétique), les transports (36 %) et l’industrie (21 %).

Saurons-nous être plus intelligents, plus prévoyants, plus constants qu’il y a trente ans ? Prendre nos responsabilités et cesser de désigner des boucs émissaires ? Apprendre des industriels qui, seuls, ont tiré les enseignements du passé en termes d’économies d’énergie et de productivité, tandis que l’univers public multipliait les exhortations lyriques sur le thème du développement durable ?

Armand Braun

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