Prospective : de l’emploi à la compétence

EDITORIAUX 2011

Février 2011

Prospective : de l’emploi à la compétence

D’un côté, des jeunes par millions aspirent à travailler et n’y parviennent pas. De l’autre, des entreprises et des métiers se demandent comment trouver le personnel compétent dont dépend leur avenir.

Y a-t-il moyen de surmonter ce paradoxe ? Non, si on continue raisonner en termes de création d’emplois. L’Europe en est de moins en moins capable : la création volontariste d’emplois coûte cher, n’exerce pas d’effets durables, est peu à peu abandonnée aux pouvoirs publics. Cette jeunesse que nous ne savons pas aider à réussir se désespère. En Tunisie, le chômage des diplômés a été le point de départ de la révolution, illustrant une situation particulièrement grave dans les pays méditerranéens. Les jeunes actifs quittent l’Espagne, la Grèce, l’Irlande, l’Italie, le Portugal. Si l’accoutumance ne nous avait pas déjà blindés, le souci des masses humaines qui se pressent aux portes fermées de l’Europe et de l’Amérique ou sont captives des centres de transit nous empêcherait de dormir : autant de jeunes désireux de travailler pour échapper à la misère et à l’oppression à qui nous n’avons plus rien à proposer.

Nous sommes dans l’impasse et la pensée courante, toutes déclinaisons réunies, y est elle-même enfermée, dans des conditions qui, toutes choses égales par ailleurs, rappellent la sérénité des économistes à la veille de la crise de 1929. Il faut se libérer de ce conformisme massif, changer de perspective : passer de l’idée d’emploi à l’impératif de compétence.

Comme le montrait dès 2005 Géry Coomans (Atlas of Prospective Labour Supply, Geolabour), les mêmes tendances sont à l’œuvre partout : montée du niveau éducatif, désinstitutionalisation des structures, acceptation de la mobilité, affirmation des femmes. Pour n’illustrer que ce dernier point, les Africains s’inquiètent de l’émigration, désormais massive, des femmes diplômées : la moitié des migrantes vers les pays de l’OCDE sont diplômées de l’enseignement supérieur ; l’Inde espère surmonter les pénuries en incitant les jeunes femmes à continuer à travailler après le mariage ; le Japon lui-même y songe. Ce sont l’ensemble des sociétés qui ont fait un investissement massif dans l’éducation, en particulier les femmes mais aussi les jeunes hommes, grâce entre autres à la réduction du nombre d’enfants.

Tous les pays multiplient les missions de recrutement de « travailleurs stratégiques ». Google augmente de 10% la rémunération de l’ensemble de son personnel de crainte qu’il ne soit débauché par Facebook ou d’autres concurrents. Des pays aussi différents et aussi inattendus que l’Equateur, l’Ethiopie, la Jamaïque ont mis en place des programmes d’aide au retour de leurs nationaux expatriés. En Chine, l’Etat a publié dans le monde entier des offres d’emplois pour les 129 plus grandes entreprises publiques. Des centaines de milliers de jeunes Français travaillent à l’étranger et une récente étude de l’Institut Montaigne alerte sur l’attraction que les universités étrangères exercent sur nos chercheurs et enseignants. Seules les entreprises les plus prestigieuses gardent la possibilité de recruter qui elles veulent. Si nous restons fixés sur les idées d’hier, nous serons les témoins impuissants de l’instauration universelle d’un redoutable dualisme entre des élites de professionnels et des masses de jeunes exclus.

Notre chance, c’est qu’il devient possible et nécessaire de changer d’approche. Nous pouvons accompagner et généraliser l’attente de montée de la compétence, proposer d’accéder à la connaissance à tous où qu’ils soient, réinventer les institutions éducatives de telle sorte que chaque personne puisse bénéficier en temps réel de ce qui se fait de mieux dans le monde, se débarrasser de l’antique dichotomie entre formation pendant la jeunesse et formation tout au long de la vie. Déjà, dans le monde entier, des universités mettent en ligne leurs enseignements et tirent parti de la possibilité de suivre individuellement et gratuitement des étudiants résidant au loin. La Grande Bretagne est en train de résoudre la question de la pénurie des professeurs de mathématiques en mobilisant des enseignants indiens qui, de chez eux, communiquent par Internet avec leurs élèves britanniques : à ce jour, ils sont déjà une centaine, les élèves sont ravis.

Le marché mondial des compétences s’installe jour après jour. Les jeunes diplômés le savent bien, qui recherchent dans le monde entier leur futur employeur. Des stratégies nationales se mettent en place. Ainsi, le Sri Lanka se veut premier formateur mondial de comptables, à terme gestionnaire de la comptabilité d’entreprises de tous les pays (le salaire annuel moyen d’un comptable américain était de 59 430 $ en 2008, celui de son confrère sri-lankais de 5 900 $).

Penser l’avenir en termes de compétence n’est pas une mince affaire et bien des problèmes vont s’aggraver. Nombreux sont les actifs et futurs actifs qui ne passent pas la barre des exigences actuelles et sont mis de côté, y compris parmi les diplômés, avec un coût individuel et collectif effrayant. La compétence n’est pas seulement une question de connaissances mais aussi une attitude : le professionnalisme.

Nous autres Européens, qui d’ici à 2020 aurons besoin de 16 millions de travailleurs vraiment professionnels en plus et devrons supprimer 12 millions d’emplois faiblement qualifiés, qui commençons à subir les effets sur nos entreprises des campagnes de séduction des pays du Sud, nous qui prétendons être terre d’accueil et nous montrons de plus en plus xénophobes, avons-nous compris que notre intérêt vital et urgent est d’aller au-devant de la nouvelle ambition de la compétence généralisée ?

Armand Braun

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