Prospective : réussir sa vie dans la crise

EDITORIAUX 2011

Novembre 2011

Prospective : réussir sa vie dans la crise

Le mois dernier, nous avons consacré l’éditorial de prospective.fr à l’information personnelle, c’est-à-dire à l’art d’apprendre à s’informer. Cette fois nous appliquons cette démarche à l’une des questions qui inquiètent les Français et les Européens, les jeunes évidemment, mais tous les autres aussi : certes, l’économie européenne s’affaiblit et des jours meilleurs ne sont pas encore en vue. Peut-on pourtant réussir sa vie dans la crise ? La réponse est oui, certainement, à condition de s’en occuper.

Quelques pays européens, dont le nôtre, se promènent au bord du précipice qu’ils ont eux-mêmes creusé. Mais l’Amérique du Sud, l’Afrique, l’Asie, l’Australie, c’est-à-dire presque tous les autres, vont bien. En Europe même, des pays dont la démographie s’effondre recrutent massivement dans des pays déprimés (la Grèce, l’Espagne…) ou qui doutent (nous-mêmes, la Grande-Bretagne…). Enfin, les nouvelles aventures de la recherche et du développement, de l’urbanisme, de l’art et de la culture requièrent et trouvent des ressources et des hommes. On l’observe aussi chez nous à propos de nos trop peu nombreux projets inspirés par la référence de l’avenir. Parmi bien d’autres, le cas de l’Allemagne toute proche est le plus caractéristique : après avoir levé les barrières à l’immigration du personnel qualifié, elle recrute actuellement à travers le monde les 200 000 ingénieurs qui lui manquent.

Dans ce monde ouvert aux idées, à l’imagination, incroyablement compétitif, il nous reste deux grands atouts : nos talents, notre jeunesse. Pourtant, alors que nous sommes l’un des rares réservoirs de ressource humaine qualifiée et de jeunes en Europe, nous ne savons pas les mettre en valeur. Les croyances et les bureaucraties continuent de propager des idées caduques. Pourtant, dans toutes les générations, nous avons la compétence professionnelle, la connaissance véritable des métiers, l’expertise à l’œuvre dans les universités et centres de recherche, dans les entreprises ; et dans tous les domaines, qu’il s’agisse de l’ingénieur, de l’artiste, du tailleur de pierres, du pâtissier…

Il s’en passe des choses ! On rencontre aujourd’hui chez les jeunes – dans l’enseignement supérieur mais aussi bien dans le secondaire, voire le primaire – la conviction qu’ils sont eux-mêmes en charge de leur avenir. Ayant compris que la moitié de leur parcours professionnel est encore devant eux, les cinquante ans et plus pensent désormais de même. On sait combien sont déjà nombreux les Français qui doivent leur réussite dans la vie au marché international des compétences. En France même, nous sommes désormais demandeurs : nous avons cessé d’être regardants quant à la nationalité des médecins dans les hôpitaux, des curés en chaire… Même les plombiers polonais, qui ont fait l’objet il y a peu d’années d’un si méchant préjugé en Grande-Bretagne, ne suffisent plus à la demande.

Comment stimuler le volontarisme des personnes alors que toutes les données macro économique et structurelles locales sont si défavorables ?

En soulignant une fois de plus à quel point est essentielle la quête par chacun de l’information pertinente, celle qui l’aidera à se déterminer et à s’orienter. Rien ne se fait par hasard. Participer au mouvement du monde requiert beaucoup de travail : s’écarter des idées reçues, des bons conseils, des messages des communicants ; regarder, écouter, lire, interroger, occasionnellement suivre l’actualité, ne pas hésiter à changer de région ou de pays pour travailler ; s’entraîner à interpréter l’expérience des autres, à en recueillir la flamme et à en écarter la cendre ; se méfier du désenchantement, celui des autres et le sien… tout faire pour concevoir et mettre en œuvre son projet personnel.

En comprenant que dans la complexité, on ne peut jamais savoir d’avance quelle compétence sera essentielle. Nous avons intérêt à les cultiver toutes, à nous méfier du faux critère de l’utilité, à renforcer un petit nombre de compétences transversales (comment est-il possible que l’informatique ne soit toujours pas utilisée dans l’enseignement primaire et secondaire en France !).

En abordant intelligemment nos propres contraintes, partagées par nos voisins Espagnols et Italiens : « Si les meilleurs partent, nous ne pourrons jamais nous redresser ». Chez nous, elles prennent la forme des inégalités entre régions. Nous sommes désormais un puzzle de pleins et de vides. Déjà nous avions d’un côté des régions riches, peuplées, à jour, de l’autre des régions pauvres et dépeuplées qui survivent grâce à des transferts de revenus, dont l’exode des qualifiés et des qualifiables rend la situation encore plus critique.

Peut-être est-il possible de faire de la contrainte une opportunité. En regard d’une situation que l’aménagement du territoire ne peut plus compenser, le marché mondial du travail rend possibles des détours productifs en faveur des régions handicapées : les télécommunications sont partout et ne coûtent presque rien ; l’aviation et la multi localisation des entreprises permettent de conjuguer dans des termes complètement différents le local et le global. Si redoutable que soit cette crise, elle pourrait devenir l’occasion d’inventer ce que nous n’aurions jamais fait sans elle.

Armand Braun

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