Prospective : passé, présent et horizons

EDITORIAUX 2013

Avril 2013

Prospective : passé, présent et horizons

La France connaît de nouveau l’un de ces moments où elle n’ose plus penser à l’avenir. Dans ces circonstances difficiles, il peut être intéressant de se tourner vers le passé. L’histoire ne se répète jamais. Pourtant, il peut être intéressant de se demander, sans oublier ce qu’il y a d’unique dans chaque situation, si le passé a connu des moments dont l’étude peut nous aider à penser l’avenir. Le passé de qui ? De chacun et de tous : les personnes, les groupes, les nations… Peut-il rester une source d’inspiration dans notre monde si différent ? L’étude du passé met en lumière des constantes, des événements rares mais qui peuvent revenir. Elle met en relief l’absence actuelle d’horizons.

Des constantes

L’être humain, si souvent misérable, occasionnellement sublime. On n’attache jamais assez d’importance aux caractères et aux idées. Quand la vision et l’obstination vont de pair, c’est la face du monde qui peut en être changée : si en 1940 Winston Churchill n’avait pas remplacé Neville Chamberlain au poste de Premier ministre, la Grande-Bretagne aurait probablement capitulé devant l’Allemagne. Il arrive que des personnes s’imposent à partir du néant. On pense évidemment à Napoléon Bonaparte… Ces jours-ci, Margarita Louis-Dreyfus, « tsarine des affaires » qui, parce qu’elle a rencontré un milliardaire dans un avion, est devenue un grand chef d’entreprise.

Chaque génération a l’illusion que tout commence avec elle, alors que les évolutions longues se déroulent en dehors de nous. La France a été pendant des siècles un pays principalement agricole ; puis a surgi le monde ouvrier ; nous sentons que le temps des travailleurs en col blanc, qui lui a succédé, s’achève.

La solidarité entre les générations constitue un thème majeur de tous les discours. Qu’en est-il en réalité ? Prenons-nous vraiment en compte les conséquences futures de nos actes ? Dans les faits, l’exemple de la dette publique montre bien que, en regard de nos projets immédiats, l’exportation dans l’avenir de problèmes qui seront insupportables à nos enfants est le dernier de nos soucis.

Des événements rares mais qui peuvent revenir

Les accidents, les imprévus. On a attribué les guerres de 1870 et 1914 au fait que les états-majors français et allemands s’ennuyaient …

Les phénomènes passionnels collectifs : crises politiques, économiques et sociales.

Les risques de toute nature : au Moyen Âge, des rois ont perdu leur royaume car plus aucun créancier n’acceptait de leur prêter un sou pour payer des soldats ; de nos jours, c’est entre autres l’environnement qui est en péril.

L’euthanasie politique : elle a été pratiquée aux dépens des retraités à la fin du XIXème siècle et dans l’entre-deux guerres ; des jeunes (la Première Guerre mondiale, à ce titre très différente de la Deuxième, qui était un combat pour la survie de la civilisation) ; elle l’est en ce moment aux dépens des détenteurs de patrimoines ou de ceux qui travaillent. Pour la première fois en période récente, la fuite à l’étranger de jeunes diplômés apparaît comme la tentative d’un groupe d’éviter ainsi son euthanasie économique et sociale. L’inflation : à court terme, l’illusion d’une solution ; au-delà, la certitude d’un drame plus grand encore : l’excès de dettes a entraîné l’hyper inflation allemande des années 1920 et conduit à la deuxième guerre mondiale.

Ce qui se passe dans le domaine du chômage ou de l’appauvrissement de la société donne à penser que nous restons bien démunis d’idées et infiniment moins disponibles que nous le prétendons à accueillir des idées différentes ou qui vont à l’encontre de nos intérêts immédiats.

L’absence d’horizons

Quoique nous affirmions, nous ne pensons pas « plus loin que le bout de notre nez ». Régulateurs et experts sont bien souvent plus familiers de précédents qu’équipés pour comprendre les événements qu’ils sont sensés faire évoluer. Le comportement des assemblées parlementaires est façonné par les échéances électorales. L’état d’esprit du moment et les sujets à la mode laissent croire qu’ils sont pérennes.

Quand toutes les hypothèses sont ouvertes, ce qui est fréquent aujourd’hui, comment décider ? Comment être sûr qu’agir vaut mieux que s’abstenir, comment se donner des chances de réussite quand on agit, comment approfondir la réflexion et écarter les facilités du consensus ? Il est à craindre que ce ne soit le rapport de forces, appuyé sur le charisme personnel et les moyens de communication, qui gagne. Et, avec lui, n’importe quelle idéologie du moment.

L’analogie, la prévision, l’extrapolation, l’anticipation ont perdu toute valeur : nous sommes incertains de ce que nous faisons et plus encore de ce que nous devrions souhaiter et faire. L’entreprise est actuellement le seul modèle, car elle a appris à discerner les enjeux et à les affronter, et qu’elle n’inscrit donc pas son action dans un champ temporel fermé. Dans tous les autres domaines, ce rare précédent réussi révèle tout le chemin que d’autres milieux ont encore à accomplir dans la perspective de leur professionnalisation.

Autre chose commence pourtant. Nous sommes au seuil d’un changement d’époque, voire de civilisation. Les ruptures à venir sont à la fois certaines et imprévisibles. Peut-être est-il en train de se produire une inflexion décisive de la destinée humaine. Il n’est pas de scénario qui puisse en rendre compte. Tout devient possible, avec peut-être une forte raison d’optimisme : c’est l’intelligence humaine universelle, peut-être sans limites, qui est en train de se mobiliser, malgré la peur, l’ignorance, la bêtise.

Les épreuves sont probables, l’élévation globale du niveau de civilisation encore plus.

Armand Braun

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