Sciences humaines et prévision

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Sciences humaines et prévision
par Gaston Berger

Extrait de la «Revue des Deux Mondes»

Notre civilisation s’arrache avec peine à la fascination du passé. De l’avenir, elle ne fait que rêver et, lorsqu’elle élabore des projets qui ne sont plus de simples rêves, elle les dessine sur une toile où c’est encore le passé qui se projette. Elle est rétrospective, avec entêtement. Il lui faut devenir «prospective». C’est sur ce changement d’attitude indispensable que nous voudrions présenter quelques remarques.
Notre dessein n’est point de nous interroger sur le sens et la valeur de l’histoire. Nous ne songeons pas davantage à méconnaître l’obligation qui s’impose à tout homme cultivé de connaître nos origines et de méditer sur les oeuvres et sur les aventures de ceux qui nous ont précédés. Ce qui nous préoccupe ici est la manière dont il convient de préparer nos décisions. Nous pensons qu’il est aujourd’hui périlleux d’en chercher l’inspiration dans une simple évocation du passé. Il n’est plus possible de transposer dans l’avenir en les modifiant à peine les expériences que nous avons faites ou celles dont on nous a transmis le récit. Du passé, l’homme d’action doit savoir dégager des éléments permanents et des règles efficaces ; il ne saurait y découvrir des modèles qu’il lui suffirait de reproduire.
Or, si l’on examine les procédés qui sont le plus couramment utilisés pour suggérer ou justifier les décisions, on constate qu’ils entrent généralement dans l’une des trois catégories suivantes : l’action entreprise invoque un précédent, s’appuie sur une analogie ou repose sur une extrapolation.
Le précédent nous épargne toutes les difficultés et tous les risques de l’initiative. Il nous met «à couvert». N’est-il pas sage de répéter ce qui a fait ses preuves ? La loi scientifique procède-t-elle autrement lorsqu’elle conclut du passé à l’avenir?
En réalité, le précédent a une signification juridique, il représente un quasi-contrat: si un groupe social a semblé admettre par son silence un certain type d’actes, il n’a pas de raisons d’en contester plus tard la légitimité. Qui n’a dit mot a consenti. Le précédent repose sur un accord tacite, auquel la société ne peut se dérober sans se déjuger.
L’homme d’action cherche souvent à dépasser ce plan juridique en replaçant dans la variété et la mobilité de la vie les actes autrefois effectués et ceux qu’il pense accomplir. Il veut réussir, plus qu’avoir raison. Aussi songe-t-il moins aux précédents qu’aux analogies. Sa connaissance de l’histoire et le souvenir de ses propres expériences lui fournissent assez de tableaux qui ne diffèrent guère de sa situation présente. Sans doute, d’une époque à l’autre, les détails sont-ils altérés, mais les ensembles demeurent. «En gros», les choses sont les mêmes.
A l’utilisation des ressemblances, que saisit l’intuition, certains esprits plus rigoureux entendent substituer un procédé de prévision qui s’inspire des mathématiques: l’extrapolation. Lorsqu’un phénomène a été observé avec soin pendant un certain temps, lorsque surtout on a pu donner à ses variations une expression numérique, on peut deviner la loi de son développement et prolonger au-delà du moment présent la courbe de son évolution future.
Nous ne songeons point à refuser toute valeur au précédent, à l’analogie et à l’extrapolation. Ces trois procédés sont précieux pour suggérer des hypothèses. Ils nous dispensent aussi de recourir en toute occasion à la pensée explicite et à l’analyse originale. Comme l’habitude, d’où ils dérivent, ils nous libèrent de l’obligation d’être constamment actifs. Ainsi nous permettent-ils d’être disponibles pour d’autres tâches. Ces mêmes raisons font pourtant qu’ils nous exposent, sous trois formes assez différentes, à une même paresse. «Tout se répète», dit souvent l’administrateur timoré, pour couvrir les défaillances de sa volonté. «Tout se ressemble», ajoute-t-il, pour justifier la rapidité de ses analyses et excuser la pauvreté de son imagination. «Tout continue», poursuivra-t-il, avec l’autorité que confèrent les chiffres et en donnant les apparences de la prévision scientifique à une simple routine opératoire.
En vérité les rapprochements que l’on pourrait être, tenté de faire entre ces attitudes «rétrospectives» et la découverte des lois scientifiques sont purement superficiels. La loi scientifique ignore l’histoire et ne conclut pas du passé à l’avenir. Elle est proprement intemporelle. Elle est aperçue par le savant à l’occasion des événements qu’il observe, mais elle est indifférente à leur date.
Surtout, les trois procédés dont nous dénonçons l’insuffisance supposent un monde relativement stable où l’on peut prendre les choses du dehors, parce que leur forme extérieure s’est trouvée longtemps associée à des propriétés définies. Quand tout se transforme lentement, les mêmes structures complexes se maintiennent et les surprises ne sont pas trop à craindre. Cette foi dans la stabilité s’est longtemps exprimée par l’idée générale de «nature». Des équilibres avaient été reconnus, dans beaucoup de domaines, qui tendaient à se rétablir d’eux-mêmes lorsqu’ils avaient été altérés. Les individus et les espèces, notamment, semblaient doués de la propriété de transformer leur milieu ou de s’adapter à lui pour maintenir leur vie ou celle de leur descendance. Impuissants à pénétrer le détail des mécanismes opératoires, les hommes faisaient confiance à la «bonne nature». Ils s’appliquaient à lui obéir sans en comprendre ni les fins ni les modalités.

Or les moyens qu’employait la nature pour restaurer l’équilibre ne nous paraissent plus aujourd’hui moralement recevables. La manière, par exemple, dont les épidémies, les guerres et autres calamités limitaient l’expansion démographique ne saurait plus être admise comme une solution raisonnable. Nous nous appliquons à combattre ces maux, mais du même coup nous posons des problèmes dont il nous appartient de chercher la solution. A l’impitoyable loi naturelle nous entendons substituer une loi plus humaine. En même temps nos moyens se sont accrus et cessent d’être négligeables à l’échelle cosmique. Sans doute sommes-nous encore trop ignorants pour, reproduire à notre guise toutes les formes que la nature a engendrées, et d’abord toutes les formes vivantes ; nous sommes du moins assez puissants pour créer des substances originales et dépasser ainsi le cadre qui nous était offert. En outre nos forces, encore maladroites et limitées dans la synthèse, s’avèrent capables déjà de destructions profondes. Nous voyons ainsi se substituer à la notion de «soumission à la nature» comme obéissance à une autorité puissante et sage, la notion toute moderne de «protection de la nature». Tels des enfants appliqués à défendre leur mère affaiblie, nous prenons conscience de notre devoir de protéger la nature contre les accidents qui la menacent et d’abord contre nos propres interventions, maladroites ou coupables.
Dans ce monde mobile, qui se transforme sous nos yeux et que nous contribuons nous-mêmes à transformer, il n’est pas surprenant que soient peu efficaces des procédés fondés sur la permanence et sur l’habitude qu’elle engendre. Des forces nouvelles sont à l’œuvre et elles font craquer les cadres traditionnels où nous avions coutume d’inscrire nos modestes changements. Pour faire face à des situations originales, nous sommes condamnés à un effort d’invention qui ne saurait se suspendre. Qui marche lentement peut se permettre des moments de somnolence ou de distraction. Qui va vite doit avoir l’attention la plus éveillée.
L’originalité de la période à laquelle nous vivons ne réside pas d’ailleurs dans le fait que le monde change, ni même qu’il change de plus en plus vite. Ce qui est nouveau c’est que l’accélération est devenue immédiatement perceptible et qu’elle noua affecte directement. Elle est maintenant à l’échelle humaine : s’il a soixante ans, un de nos contemporains a vécu dans trois mondes, s’il a trente ans, il en a connu deux… L’homme a mis des milliers d’années pour passer de la vitesse de sa propre course à celle que peut atteindre un cheval au galop. Il lui a fallu vingt cinq ou trente siècles pour parvenir à couvrir cent kilomètres dans une heure. Cinquante ans lui ont suffi pour dépasser la vitesse du son.
Ce n’est là qu’un exemple qu’on pourrait indéfiniment reprendre et varier. La conclusion qui en découle, banale par son évidence, est d’abord que nous sommes contraints, non seulement de nous poser des problèmes imprévus, mais encore d’inventer des méthodes originales pour les aborder. C’est aussi que dans un univers où tout se transforme si rapidement, la prévision est à la fois absolument indispensable et singulièrement difficile. Sur une route bien connue, le conducteur d’une charrette qui se déplace au pas, la nuit, n’a besoin, pour éclairer sa route que d’une mauvaise lanterne. Par contre l’automobile qui parcourt à vive allure une région inconnue doit être munie de phares puissants. Rouler vite sans rien voir serait proprement une folie. N’est-ce pas cependant dans une aventure de cette sorte que s’engage, le cœur léger, notre humanité de 1957 ?
Cette accélération des transformations n’est d’ailleurs perceptible que parce que tous les éléments du monde n’en sont pas également affectés. Si nos déplacements sont plus rapides, le rythme des saisons reste immuable. La croissance de notre corps et le développement de nos aptitudes ne sont pas encore sensiblement modifiés, alors que les connaissances à acquérir deviennent chaque jour plus nombreuses. Nos machines sont plus solides et s’usent moins vite, mais elles se démodent plus rapidement : leur valeur s’évanouit avant que leur existence ne cesse. Partout apparaissent des «décalages» auxquels nous ne saurions rester indifférents. Les conséquences de nos actes se produiront dans un monde tout différent de celui où nous les aurons préparés.
Ainsi se posent aux éducateurs des problèmes auxquels on n’a pas encore donné toute l’importance qu’ils méritent. Les ingénieurs que nous formons dans nos Facultés et dans nos Ecoles seront au travail dans cinq ou six ans. Les maîtres que nous instruisons communiqueront leur savoir à des élèves qui aborderont leur propre vie professionnelle dans quinze ans. C’est donc à ce monde futur qu’ils doivent être adaptés et non à celui où nous vivons, encore moins au monde de notre enfance dans lequel chacun de nous a toujours tendance à se replacer inconsciemment. Quand on songe à la manière dont se transmettent aujourd’hui les connaissances et les méthodes et qu’on évoque la vitesse avec laquelle le monde se transforme, on ne peut manquer d’être confondu. Un professeur de cinquante ans transmet à ses élèves, qui s’en serviront dix ou quinze ans plus tard, des connaissances qu’il a lui-même reçues vingt-cinq ou trente ans auparavant. La «période» de communication du savoir est ainsi d’une quarantaine d’années, c’est-à-dire qu’elle est deux fois plus longue que celle qui mesure les grandes transformations dues à l’homme. Le médecin qui a aujourd’hui cinquante ans n’a entendu parler, pendant ses études, ni des antibiotiques, ni des radio-isotopes, ni de la chirurgie du cœur…
Nous savons bien que nos professeurs, nos ingénieurs, nos médecins ont généralement assez de conscience professionnelle et qu’ils ont conservé assez de curiosité pour se «tenir au courant». Peut-on prétendre cependant que nos institutions les y aient aidés ? Oserait-on même affirmer qu’ils ont tous résisté à la fatigue, au découragement, à l’usure et qu’ils sont tous restés des inventeurs ?
C’est cette idée d’invention qu’il faut mettre au centre de notre réflexion. Lorsque le changement s’opère lentement, on peut vivre sur son acquis. Aujourd’hui, tout est partout et sans cesse remis en question. Ce n’est pas seulement dans la vie économique, c’est dans tous les domaines que la sécurité nous échappe. La tranquillité, qui pour les uns était l’assurance, pour les autres la résignation, est définitivement derrière nous. En face de nous c’est un avenir mystérieux, où tout semble possible, en bien comme en mal, et sur lequel notre humanité adolescente projette ses rêves. Il reste à transformer ces rêves en projets.
Pour y parvenir, il nous faudra instaurer, à côté des disciplines rétrospectives, qui conserveront une valeur propre, des recherches pour lesquelles nous avons proposé le terme de «prospectives». L’idée classique de prévision s’y trouvera assez profondément transformée. Si l’on veut rapprocher la réflexion qui doit précéder toute action, de celle d’un joueur d’échecs, mesurant ses possibilités, supputant les conséquences de chacun des coups qu’il peut risquer, anticipant les réactions de l’adversaire, il faut dire que dans le jeu qu’il nous faut jouer aujourd’hui, les règles se modifient sans cesse, tandis que les pièces changent de nombre et de propriétés au cours même de la partie.
Aussi n’est-ce pas essentiellement de nouveaux problèmes qu’il s’agit, mais de structures sociales à instituer pour les aborder comme il convient et d’abord d’un nouvel état d’esprit à créer. Quand une armée est en stationnement, elle se contente de mettre un vingtième ou un dixième de ses effectifs aux avant-postes. Quand elle marche à l’ennemi, un tiers de l’armée est à l’avant-garde – et le général est à l’avant-garde, tendu vers le combat à livrer, laissant à ses subordonnés le soin de régler les détails pratiques et de parer aux incidents de la route.
Or un grand nombre de nos organisations privées et la plupart de nos administrations publiques sont dépourvues des moyens d’information, de prévision et de préparation des décisions qui leur seraient indispensables. On fait des efforts désespérés pour accroître la puissance du moteur qui nous entraîne, mais on néglige de régler les phares et l’on ne veut pas faire les frais d’un essuie-glace, qui permettrait d’y voir clair par tous les temps… Écrasés par des besognes mineures, les chefs prennent sur leur sommeil le temps d’une réflexion hâtive. On ne sait pas très bien où l’on va, mais on y va vite. On demande aux bureaux pris par les affaires courantes et aux savants pris par leur enseignement et par leurs recherches, d’élaborer les réformes par surcroît. Pour utiliser l’heureuse expression d’un ingénieur, on fait réparer la gare par ceux qui assurent la marche des trains…

Il est un domaine dans lequel la prévision, au sens spécial où nous l’envisageons ici, est particulièrement indispensable c’est celui des conditions générales dans lesquelles se trouvera placé l’homme, d’ici une dizaine ou une quinzaine d’années. Les philosophes parlent souvent aujourd’hui d’anthropologie pour désigner non l’étude d’une nature humaine, constante dans ses traits essentiels et variable dans ses modes, mais celle des situations dans lesquelles l’homme peut se trouver ou se trouve effectivement engagé et qui fournissent les données des problèmes qu’il doit résoudre. Si nous appliquons à une telle entreprise les remarques qui précèdent, l’idée s’impose d’une anthropologie prospective, appliquée à déterminer, assez tôt pour qu’on puisse en tenir compte, les traits et les caractères des situations dans lesquelles nous allons sans doute être placés. Négliger de consacrer à une telle recherche nos efforts les plus soutenus et notre attention la plus éveillée nous condamnerait à marcher à l’aveuglette et à procéder par «essais et erreurs» dans un domaine où nous ne saurions pourtant nous contenter de tâtonnements : tout va trop vite pour que nous ayons le temps de tout essayer et certaines décisions sont trop lourdes de conséquences pour que nous puissions prendre le risque d’en faire l’expérience.
Il ne saurait être question de résumer ici en quelques formules les caractères et les méthodes de l’anthropologie prospective, ni de dire quels résultats elle a déjà pu atteindre. Un tel exposé déborderait le cadre d’un simple article introductif. Il s’opposerait aussi à l’esprit même qu’on entend promouvoir et qui est incompatible avec des règles fixes, posées a priori. Nous nous bornerons donc à quelques remarques générales.
Nous dirons d’abord que toute entreprise de ce genre repose sur la collaboration étroite de philosophes attentifs aux fins et préoccupés des valeurs, et de spécialistes qui soient parfaitement informés des réalités de leur domaine et de tous les moyens que les diverses techniques mettent à notre disposition. Nous vouIons ainsi que travaillent ensemble un philosophe, un psychologue, un sociologue, un économiste, un pédagogue, un ou plusieurs ingénieurs, un médecin, un statisticien, un démographe… Nous avons trop souffert de voir la sagesse séparée de la puissance pour ne pas souhaiter la collaboration de ceux qui déterminent le désirable et de ceux qui savent ce qui est possible.
Pour difficile qu’elle soit à conduire, l’anthropologie prospective ne soulèvera pas les obstacles considérables que rencontre la prévision dans certains domaines, où la mesure exacte des intensités et la connaissance des dates est requise pour que la prévision s’avère intéressante. Dans les affaires humaines dont il est ici question, il suffit de reconnaître le sens général des transformations et les vitesses très approximatives avec lesquelles elles se produisent.
Au lieu de prendre d’une manière globale les phénomènes étudiés, comme faisaient le précédent, l’analogie ou l’extrapolation, on s’appliquera à saisir, à travers les formes, les facteurs profonds d’où elles dérivent. La méthode privilégiée pour connaître les faits humains est l’analyse intentionnelle. Sans doute faudra-t-il procéder aux dénombrements indispensables et faire jouer tous les procédés d’élaboration dont dispose la statistique moderne. Mais, à travers les nombres qui mesurent les résultats, on s’attachera à mettre en évidence les intentions profondes et souvent inconscientes qui animent les individus et les sociétés et que les faits manifestent sans les constituer. Alors s’expliqueront des transformations ou des renversements qui, d’abord, pouvaient surprendre.
Le travail d’équipe assurera la fécondité des analyses. En admettant de soumettre sa propre recherche au contrôle et à la discussion de collègues qui ont des préoccupations et des connaissances fort différentes des siennes, chacun se prémunira contre le risque de prendre les résultats pour les causes et ses propres préférences pour des prévalences objectives. En outre le collège des spécialistes aura la possibilité d’intégrer les prévisions fragmentaires. Nous avons déjà signalé les insuffisances d’une extrapolation qui croit pouvoir se dispenser de l’analyse profonde. Sous sa forme habituelle, elle présente encore un autre inconvénient : celui d’être «linéaire», et de ne déterminer ce qui va se produire que si le phénomène reste abstrait, c’est-à-dire si toutes les autres choses demeurent égales. La prospective, au contraire, entend faire des prévisions concrètes. Elle porte sur des existences et non sur la loi abstraite de certaines essences. Elle ne s’intéresse à ce qui se produirait si tel facteur était seul à jouer, que pour mieux en déduire ce qui se produira dans un monde où il est associé avec d’autres facteurs dont on a également cherché à connaître les conséquences.

Il y a actuellement, pour intégrer les prévisions partielles, des techniques en cours d’élaboration dans des domaines particuliers. Il faut les appliquer à l’étude des phénomènes humains généraux en faisant les transpositions indispensables. On pourra ainsi réaliser une combinaison d’un type spécial, capable de dégager la résultante probable des faits constatés, des influences reconnues et des intentions dévoilées. Alors apparaîtront dans leur jour véritable des problèmes que nous nous acharnons à poser dans les mêmes termes qu’il y a vingt ans. Il deviendra manifeste, par exemple, qu’il ne s’agit plus pour nous de multiplier le nombre des classes et le nombre des maîtres, mais de retrouver la signification profonde de l’éducation et d’inventer les méthodes qui conviennent à un univers en accélération. On s’apercevra qu’il est urgent de se défendre contre l’accumulation des connaissances, si parfaitement symétrique de l’embouteillage de nos rues et de nos routes. On posera sous leur vrai jour les problèmes du travail dans un monde fortement automatisé et l’on réfléchira avant qu’il soit trop tard à tous ceux que fera naître l’octroi d’importants loisirs à des hommes qui ne sauront qu’en faire. On apercevra également quelles conséquences ne peut manquer d’avoir l’interdépendance croissante qui relie les hommes entre eux, dans un monde où les fautes de chacun sont payées par tous.
L’anthropologie prospective veut donner à nos actions un cadre précis, des fins valables et des bases solides. Elle ne prétend pas nous épargner la responsabilité de choisir. Malgré ses efforts, bien des choses resteront toujours obscures, bien des choses aussi dépendront de ce que nous aurons décidé. Elle n’esquisse pas la figure d’un ordre auquel nous serions inéluctablement condamnés ; elle dessine à grands traits plusieurs mondes possibles dont l’un seulement sera, promu à l’existence. Elle ne tend pas à nous, dispenser de juger, mais à éclairer notre jugement et à nous permettre de le former assez tôt pour qu’il soit encore efficace. Elle ne veut faire de nous ni des surhommes libérés des servitudes temporelles, ni des mécanismes aveugles – seulement des hommes, conscients de leurs limites et de leurs faiblesses, mais attentifs à leurs devoirs et prévenus des risques qu’ils courent.
Si l’humanité d’aujourd’hui avait de son avenir cette vision relativement claire que la prospective voudrait lui donner, elle serait invitée à la prudence. Elle apprendrait à surveiller sa marche, à bien calculer ses mouvements et à prendre à temps les précautions nécessaires. Elle pourrait découvrir aussi dans cette vision assez de possibilités exaltantes pour que ses futures obligations lui paraissent légères et pour qu’elle renaisse à l’espérance en découvrant un sens à sa destinée.

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