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Rencontre à Delphes : Un exercice de prévision ?

 

Le beau temps revient sur la Grèce. La nation grecque est de nouveau en mesure de tirer pleinement parti des trois ressorts de sa liberté : la famille, l’éducation, la langue grecque. Je m’en réjouis pour elle, l’Europe et le monde.

En revanche, je suis un peu perplexe à propos de ce que signifie le mot « prévision », sujet de cette réunion.

L’Histoire de l’Europe nous offre tant de situations où ce qui s’est passé, quelquefois soudainement, n’était pas concevable ! La prévision a l’apparence d’une discipline très sérieuse, bien des institutions lui sont consacrées. Mais est-elle vraiment sérieuse ? Pour moi, elle évoque plutôt le baron de Münchhausen, qui s’extirpait de son marécage en se tirant par les cheveux.

Il y a peut-être mieux à faire : sauter par-dessus le présent et l’avenir proche pour concevoir des avenirs souhaitables.

Mais peut-on s’entendre sur des souhaitables ? Le souhaitable des uns n’est pas forcément celui des autres. Nous sommes tous pris dans des jeux de forces et de rôles en regard desquels notre autonomie de décision relève souvent du simulacre. Les problèmes du présent et de l’avenir proche sont si difficiles qu’ils empêchent notre imagination de se projeter au-delà.

Comment, tout de même, préparer un avenir acceptable par tous ?

La réflexion en commun sur un avenir souhaitable est sans doute la seule manière que nous ayons à notre disposition pour nous dégager des obsessions du moment et maîtriser les risques immédiats et futurs.

Cette réflexion en commun impose de prendre du champ vis-à-vis de ce qu’on appelle réalisme quand celui-ci est simplement l’inventaire des dissensions du moment. Penser plus loin permet de déblayer les épaisses couches d’idées reçues qui nous encombrent tous.

Elle exige de ne pas chercher à promouvoir telle ou telle idéologie, religion, à ne pas entrechoquer les intérêts des uns et des autres, comme nous le faisons tous d’habitude.

Elle impose de refuser la fatalité, ou, pour reprendre l’expression de Walter Benjamin, « la force des choses ». En l’espèce, « la force des choses » ce sont les sombres nuées qui s’accumulent, une fois de plus, au-dessus des nations (les divisions et la polarisation, la pauvreté des États surendettés) et sur les relations entre les nations (les nationalismes et les nouveaux effets de domination).

Tous, chaque nation démocratique, chaque personne, nous avons le devoir de nous demander : que voulons-nous ? Cette question ne s’adresse pas spécifiquement à la Grèce. Le cas de la Grèce n’est qu’à la marge différent de celui des autres pays. L’enjeu est bien universel.

Cette recherche du souhaitable devrait s’assigner un horizon suffisamment lointain pour nous dégager des controverses du moment, suffisamment proche pour être réaliste.

Je suggère 15 ans.

Nous sommes en 2018. Dans 15 ans nous serons en 2033. Rappelons-nous 1933. Quinze ans auparavant, c’était le Traité de Versailles. Le monde vivait encore sous le coup des horreurs sans nom de la Grande Guerre. En 1917, la révolution bolchevique en Russie allait en entraîner d’autres, qui se prolongeraient pendant de nombreuses décennies en Asie. Les conditions de paix humiliantes imposées à l’Allemagne par Clémenceau et Lloyd George, malgré les réserves de Keynes et les réticences du président des États-Unis, Woodrow Wilson, furent l’une des causes d’un troisième malheur : la prise de pouvoir en Allemagne par Hitler en 1933. C’est seulement maintenant, près d’un siècle plus tard, que nous nous rendons compte à quel point ce moment du Traité de Versailles a été terrifiant.

Après la Seconde guerre mondiale nous avons eu la chance d’avoir des négociateurs moins arrogants et plus visionnaires. Ils ont forgé pour l’Europe plus de soixante-dix ans de paix et de prospérité. Je cite, notamment, Robert Schuman et Jean Monnet pour la France, Conrad Adenauer pour l’Allemagne, Paul-Henri Spaak pour la Belgique, Alcide de Gasperi pour l’Italie. Et je vous suggère de relire le discours que Winston Churchill a prononcé le 19 septembre 1946 à Strasbourg, devant une foule immense rassemblée Place Kléber.

Certes, il ne faut pas attacher une importance superstitieuse à ces dates. Après tout, il ne se passera peut-être rien en 2033. Ne jamais prononcer, hors sujets techniques, le substantif « prévision » sans lui accoler l’adjectif « dérisoire ».

De nouveau, le destin nous interpelle. Chose extraordinaire, il le fait ici à Delphes, où nous avons tous d’une manière ou d’une autre nos racines.

Nous comporterons-nous, face aux nouveaux dangers qui menacent, comme nous l’avons fait après la Première Guerre ou agirons-nous comme après la Seconde ?

D’après l’intervention d’Armand Braun
au Troisième Forum Économique de Delphes, le 2 mars 2018.

 

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