Rencontres SICS

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Rencontre avec Jean-François Garneau et Jean-Marie Bézard :

le Forum des Idées pour le Québec

forum des idées pour le quebec

Le Forum DES IDÉES POUR LE QUÉBEC a été créé, en 2013 au Québec, pour lutter contre le cynisme, en politique, en adressant une partie des problèmes qui minent présentement la confiance des citoyens dans leurs institutions et processus démocratiques.

Il a lieu une fois par année, à la fin de l’été, depuis cinq ans déjà, sur 3 jours, en présence du Premier Ministre du Québec, Philippe Couillard qui a été à l’initiative de ce Forum. Il rassemble en son sein des gens de toutes sortes d’horizons politiques et de tous les coins du monde. Nous y avons discuté de prospective économique pour le Québec, en 2013, d’innovation et de numérique en 2014, d’éducation primaire et secondaire en 2015, de politiques sociales en général et de revenu minimum de base en 2016 et de développement régional et territorial cette année (2017). (http://plq.org/forum/ pour le forum de 2015 et http://forumqc.quebec pour celui de 2017)

Par-delà le sujet discuté chaque année (et dont la discussion vise à doter le Québec de nouvelles idées pour la conduite de sa politique publique), en quoi consiste aussi ce Forum? Quels problèmes essaie-t-il de résoudre par-delà la simple accumulation de connaissances sur le thème choisi annuellement ? Et quels problèmes ne saurait-il être blâmé de ne pas contribuer à résoudre ?

Telles sont les questions auxquelles cet exposé aimerait donner une réponse, afin de susciter la création d’institutions similaires, ailleurs dans le monde, et de contribuer ainsi à une amélioration du climat démocratique dans toutes nos sociétés. L’ambition du Forum des Idées pour le Québec est de permettre l’émergence d’un foyer de réflexion où citoyens, experts, activistes sociaux, candidats politiques, représentants élus et autres passionnés de politique publique peuvent se rencontrer, de façon publique et non-partisane, pour discuter entre eux de sujets importants, sans tomber dans les ornières des débats politiques habituels.

Des lieux semblables existent dans les universités mais ils ne mobilisent que les experts, sans présence de politiciens et de citoyens ordinaires. Ils existent aussi dans les interactions privées qui ont cours au sein des familles, entre voisins et entre amis. Le défaut de ce second type d’interactions est cependant qu’elles ne sont pas publiques, sans compter que leur capacité d’élargir les horizons des uns et des autres est limitée par le hasard, le niveau de connaissance et le manque de préparation qui préside à leur occurrence. Quant aux évènements analogues qui ont lieu lors des assises annuelles ou spéciales des différents groupes d’intérêt ou de pression qui s’activent au sein de notre société civile (groupes professionnels, industriels, écologistes, sociaux, etc.), ils se limitent le plus souvent à donner une tribune aux points de vue que ces groupes en question veulent mettre en évidence, et de la façon qui sert le mieux les intérêts et les causes poursuivies par ces mouvements (quand ce n’est pas simplement pour conforter les idées déjà acceptées par la majorité de leurs membres). En bref, les lieux qui, dans la société civile, ressemblent le plus à ceux que le Forum des Idées pour le Québec cherche à créer sont le plus souvent trop partisans, trop élitistes et trop insulaires.

Les partis politiques tiennent aussi des universités d’été, mais ces dernières sont le plus souvent marquées par le souci de se positionner dans l’arène politique et d’annoncer leurs couleurs, plutôt que de vraiment réfléchir. Il fut peut-être un temps où, dans nos sociétés, la croyance dans le bipartisme (et le refus concomitant des tiers partis plus idéologiques) réussissait à rassembler des militants sur des bases autres qu’idéologiques et/ou électoralistes. Mais ce passé n’existe presque plus aujourd’hui en Amérique, ni chez les Démocrates, ni chez les Républicains, pas plus qu’il n’existe au Canada chez les Libéraux et les Conservateurs. En Europe, où l’institution de la représentation proportionnelle est plus souvent incluse dans le système électoral, le caractère idéologique des partis politiques a plus souvent été vu comme un bien à poursuivre que comme un écueil à éviter, avec pour conséquence que les universités d’été de ces partis politiques ont plus souvent souffert de ces problèmes de partisannerie et d’insularité.

Il fut un temps où les grands médias assuraient le déploiement de lieux de discussion analogues à ceux que le Forum des Idées pour le Québec cherche à créer, mais la pression des audiences médiatiques crée de plus en plus de pression pour traiter de la politique comme d’un spectacle, avec l’emphase que cela met sur le commentaire politique qui consiste à spéculer sur qui a marqué ou perdu des points, ou sur ce que sera la prochaine stratégie ou la prochaine parade mise en œuvre par un tel ou une telle. La nécessité qu’ont les médias de créer et de fonctionner avec des personnalités connues a par ailleurs pour effet de limiter passablement le champ des personnes et des perspectives auxquelles les auditeurs sont exposés par leur entremise. On finit par n’y voir que les mêmes visages et à n’y entendre que de simples variations des mêmes points de vue mille et une fois entendus. Rien pour favoriser la réflexion qui, comme chacun le sait depuis Aristote, commence par l’étonnement.

Tout cela pour dire qu’un réel besoin d’espaces publics de réflexion se fait sentir pour faire contrepoids aux espaces publics de promotion d’une cause ou d’un intérêt et d’espaces publics de débats entre ces différentes causes et différents intérêts. Notre point de vue à cet égard est que ce qui pose le plus problème, aujourd’hui, n’est pas tant ce qui existe mais ce qui manque, d’où notre tentative de créer d’autres lieux afin de contribuer à combler ce manque.

Le Forum des Idées pour le Québec n’a par ailleurs pas la naïveté de croire que toute partisannerie, élitisme et insularité puissent disparaitre des lieux de réflexion publique qu’il s’emploie à créer. Il vise simplement à éviter le plus possible les dérapages vers le débat et la promotion du « même » encouragé par l’idéologie, l’insularité et la partisannerie. Son pari est que les gens peuvent arriver à apprécier la différence, comme source d’enrichissement mutuel par le biais de la réflexion commune.

Comment nous y prenons-nous pour atteindre ces objectifs?

Nous nous y prenons tout d’abord en ouvrant nos tribunes aux experts et grands témoins les plus intéressants, quels que soient leurs horizons politiques[1], et en ouvrant l’assistance non seulement au grand public, sous la présidence d’honneur du Premier ministre et sa présence assidue tout au long des Forums, à certains des plus importants penseurs et décideurs associés au sujet discuté (qui change à chaque année). Nous nous trouvons ainsi à rassembler en un seul lieu une partie importante des gens que le sujet discuté intéresse, soit par passion personnelle, soit par expertise, soit parce qu’ils sont amenés (ou seront amenés) à prendre des décisions cruciales à cet égard. La présence de tous ces acteurs dans une même salle joue un rôle important dans la promotion de l’éthique de réflexion que nous tentons de promouvoir, en montrant qu’il est possible pour toutes ces clientèles d’interagir les unes avec les autres dans un contexte non seulement non partisan mais non adversarial.

Un deuxième facteur que nous mettons en œuvre afin d’atteindre les fins que nous poursuivons est d’éviter les sujets chauds du moment. Nous abordons toujours des sujets importants dans une perspective de prospective, mais nous évitons, parmi tous ces sujets, ceux qui sont le plus rapprochés d’une décision à prendre, et donc où les acteurs sociaux sont le plus mobilisés en position de combat. Les sujets de politique publique que nous mettrons à l’ordre du jour sont le plus souvent ceux dont l’horizon décisionnel est plus à moyen et long terme que ceux qui demandent une réponse urgente ici et maintenant.

Un troisième facteur que nous mettons en œuvre afin d’atteindre les fins poursuivies est d’éviter le genre de discussion qui forcerait tout le monde à mettre de l’eau dans leur vin et de conduire les discussions comme s’il s’agissait d’une table de concertation où les acteurs tentent d’arriver à des solutions communes. Nous croyons en effet que ce genre de recherche de consensus et de compromis, qui a sa juste place dans des mécanismes de prise de décision, a des effets tout autant délétères sur la réflexion que le simple débat peut en avoir. Notre but n’est pas de résoudre les contradictions, quand il y en a, mais de les explorer le plus en détail possible et le plus factuellement possible. Il sera toujours temps, ailleurs et plus tard, de résoudre les écarts si l’urgence de décider ou de juger nous force à le faire. Si donc nous évitons le type de débat qui amène ceux qui ne débattent pas à se positionner comme spectateurs plus ou moins partisans d’un camp ou d’un autre, ou comme de simples appréciateurs des talents rhétoriques des uns et des autres, nous voulons aussi éviter le type de bonne entente qui édulcore les désaccords en compromis fades, sans odeur et sans saveur. La façon dont nous nous y prenons pour empêcher ce second type de dérapage consiste à ne pas forcer nos conférenciers dans une position de compromis sans les laisser tomber pour autant dans une position de débat. C’est ainsi par exemple que nous éloignerons l’une de l’autre dans le temps certaines conférences divergentes, ou les présenterons ensemble mais introduirons un animateur-tiers dont le but sera tout autant de laisser s’exprimer la divergence (de l’explorer en profondeur, même), mais sans laisser débattre les conférenciers, ou sans les forcer à nuancer leur pensée outre mesure.

Un quatrième facteur mis en œuvre est d’éviter les façons d’aborder un enjeu qui fonctionnent en termes de pour ou de contre, voire de bien ou de mal. Ces façons de faire ont très certainement leur utilité et leur importance, mais elles ont hélas la propension à faire retomber les discussions dans les ornières que nous essayons précisément d’éviter, en plus d’avoir une propension à se propager comme de la mauvaise herbe et d’encadrer la discussion prudentielle d’enjeux qui ne relèvent manifestement pas autant qu’elles le prétendent du pour et du contre, ou du bien et du mal. La vérité est que la plupart des problèmes auxquels nous sommes confrontés, comme citoyens, relèvent plus du jugement prudentiel que du jugement catégorique, où nous avons à trancher à tâtons, et dans l’incertitude, que dans la certitude de la bonne pensée. Notre choix est donc de développer nos capacités collectives à fonctionner ensemble dans l’ambiguïté, le gris et l’incertain, précisément dans la conscience que nous avons que les espaces où débattre de façon plus catégorique ne sont précisément pas ce qui manque au sein des différentes sociétés auxquelles nous appartenons.

Le cinquième et dernier facteur que nous utilisons afin de promouvoir la réflexion (plutôt que le débat, et particulièrement celui qui fascine par sa capacité à nous faire basculer dans la foire d’empoigne, ou à nous faire nous sentir tolérant de ne pas le faire, tous mécanismes qui nous distraient de la vraie tâche de réfléchir) est l’ouverture que nous faisons à l’étranger sur nos tribunes. Le but ainsi poursuivi n’est pas seulement de donner la parole à des idées nouvelles. Il est aussi de dépayser certains points de vue que nous connaissons déjà en les faisant exprimer par des gens dont nous connaissons mal l’horizon, ou qui proviennent d’horizon idéologique que nous n’associerions pas spontanément chez nous avec l’idée défendue, bien au contraire. L’idée ici n’est pas de valoriser ou de dévaloriser une idée en la représentant dans un contexte différent du nôtre, mais de la sortir de la gangue du «déjà connu» dont la familiarité peut l’entourer, afin encore une fois de provoquer l’étonnement et la réflexion.

Cela étant dit, nous ne sommes pas naïfs et ne croyons pas que notre Forum des Idées pour le Québec, à lui seul, pourra régler tous les problèmes qui causent le cynisme de nos concitoyens envers la politique. Notre capacité d’action se limite à faire s’asseoir et réfléchir ensemble (et de façon publique) des gens qui ne l’auraient pas fait sans notre entremise et qui sont des acteurs importants de la politique au sein de notre société.

Elle permet de développer chez nos participants des visions de ce qui sera peut-être demain, des enjeux de combats politiques importants, mais qu’ils auront formulé et approfondis en partie de concert avec ceux-là même auxquels ils seront amenés à s’opposer plus tard.

Ce faisant, nous n’aurons pas éliminé le débat ni même le combat quand il le faut, mais nous aurons contribué largement à faire progresser trois problèmes criants dont nous voyons trop clairement les conséquences chez notre voisin du sud présentement, à savoir : le déni face à certains faits, l’incapacité de voir le monde du point de vue d’autrui (avec la complaisance et le sentiment de supériorité morale que cela entraine) et la tentation de tomber dans les faits alternatifs voire la théorie du complot.

Il reste bien d’autres problèmes dans notre société, qui génère du cynisme envers la politique. Parmi ceux-ci, nous comptons les suivants :

  • Des problèmes reliés à la mondialisation de nos économies et de nos sociétés, et à l’absence de gouvernance mondiale suffisante pour faire face à ce que la mondialisation génère,
  • Des problèmes reliés à la gestion bureaucratique de l’état providence dont nous nous sommes dotés durant la seconde moitié du 20ème siècle, et qui transforment non seulement nos politiques en administrateurs plutôt qu’en gouvernants, mais (dans le pire des cas) en fusibles d’une administration qu’ils n’ont ni l’expertise ni les moyens de contrôler,
  • Des scandales d’inconduite éthique, qui minent tout autant la confiance qu’on peut avoir dans nos élus, qu’elles expriment nos frustration à l’égard des enjeux précédents ainsi qu’une sensibilité plus grande à des enjeux de morale personnelle ou publique dont on se souciait moins, par le passé,
  • Des médias d’information qui ne jouent plus leur rôle aussi bien que par le passé, et qui encouragent le rapport de politique-spectacle que les citoyens ont envers leurs représentants, quand ils n’encouragent pas la vindicte populaire facile voire le relativisme moral en donnant l’impression que toute opinion se vaut (par les politiques d’égal temps d’antenne à tout pour et à tout contre d’un enjeu donné) et que les faits n’existent pas.

Une institution comme le Forum des Idées pour le Québec ne saurait prétendre résoudre tous ces problèmes. Il peut, par contre contribuer à les discuter plus et mieux, en plus de procurer une pépinière où préparer l’innovation politique des prochaines années.

Il va sans dire par ailleurs que la philosophie politique qui sous-tend une innovation politique comme la nôtre est celle d’un centrisme pleinement assumé. Plusieurs des tenants d’approches plus radicales en politique pourraient avoir des problèmes avec des institutions comme la nôtre, précisément parce qu’elles cherchent à rassembler plutôt qu’à polariser (et donc de faire éventuellement exploser les contradictions qui minent notre société).

À cela deux choses méritent d’être répondues. La première est que de plus en plus de militants radicaux trouvent un intérêt à participer à des forums comme le nôtre. Ils le démontrent chaque année par leur participation ainsi que par des contributions souvent importantes qu’ils y font. La seconde est que le problème de la fermeture d’esprit et de la paranoïa politique ne réside ni seulement ni même particulièrement dans les extrêmes du spectre politique. Il est aussi présent au centre même du spectre.

Dans son livre Malaise dans la civilisation, Sigmund Freud parlait du narcissisme des petites différences. Une partie de nos problèmes (et du cynisme qu’il entraine) tient plus souvent à ces petites différences qu’aux réelles différences que nous pouvons avoir.

Toute action favorisant l’ouverture à l’autre vise à nous guérir de ce narcissisme, à nous faire quitter nos tribalismes idéologiques et à nous faire quitter ce qu’Hannah Arendt appelait le domaine du privé (au sens de privé de public) pour nous faire découvrir la véritable nature de la politique, qui est la prise de conscience et l’appréciation de l’air plus frais et revigorant qu’on arrive à respirer dans les espaces vraiment publics.

 

Jean-François Garneau, fondateur, directeur et président du comité scientifique

Jean-Marie Bézard, fondateur et vice-président du comité scientifique

 

[1][1] Nous prenons un soin particulier non seulement à inclure des gens clairement associés à d’autres horizons politiques que les nôtres, sur nos tribunes, mais prenons aussi soin d’en inclure plusieurs dans le comité de formulation du programme de chaque Forum.