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Sciences humaines et prévision

RECHERCHE PROSPECTIVE : BIBLIOTHEQUE
Sciences humaines et prévision
par Gaston Berger

Extrait de la «Revue des Deux Mondes»

Notre civilisation s’arrache avec peine à la fascination du passé. De l’avenir, elle ne fait que rêver et, lorsqu’elle élabore des projets qui ne sont plus de simples rêves, elle les dessine sur une toile où c’est encore le passé qui se projette. Elle est rétrospective, avec entêtement. Il lui faut devenir «prospective». C’est sur ce changement d’attitude indispensable que nous voudrions présenter quelques remarques.
Notre dessein n’est point de nous interroger sur le sens et la valeur de l’histoire. Nous ne songeons pas davantage à méconnaître l’obligation qui s’impose à tout homme cultivé de connaître nos origines et de méditer sur les oeuvres et sur les aventures de ceux qui nous ont précédés. Ce qui nous préoccupe ici est la manière dont il convient de préparer nos décisions. Nous pensons qu’il est aujourd’hui périlleux d’en chercher l’inspiration dans une simple évocation du passé. Il n’est plus possible de transposer dans l’avenir en les modifiant à peine les expériences que nous avons faites ou celles dont on nous a transmis le récit. Du passé, l’homme d’action doit savoir dégager des éléments permanents et des règles efficaces ; il ne saurait y découvrir des modèles qu’il lui suffirait de reproduire.
Or, si l’on examine les procédés qui sont le plus couramment utilisés pour suggérer ou justifier les décisions, on constate qu’ils entrent généralement dans l’une des trois catégories suivantes : l’action entreprise invoque un précédent, s’appuie sur une analogie ou repose sur une extrapolation.
Le précédent nous épargne toutes les difficultés et tous les risques de l’initiative. Il nous met «à couvert». N’est-il pas sage de répéter ce qui a fait ses preuves ? La loi scientifique procède-t-elle autrement lorsqu’elle conclut du passé à l’avenir?
En réalité, le précédent a une signification juridique, il représente un quasi-contrat: si un groupe social a semblé admettre par son silence un certain type d’actes, il n’a pas de raisons d’en contester plus tard la légitimité. Qui n’a dit mot a consenti. Le précédent repose sur un accord tacite, auquel la société ne peut se dérober sans se déjuger.
L’homme d’action cherche souvent à dépasser ce plan juridique en replaçant dans la variété et la mobilité de la vie les actes autrefois effectués et ceux qu’il pense accomplir. Il veut réussir, plus qu’avoir raison. Aussi songe-t-il moins aux précédents qu’aux analogies. Sa connaissance de l’histoire et le souvenir de ses propres expériences lui fournissent assez de tableaux qui ne diffèrent guère de sa situation présente. Sans doute, d’une époque à l’autre, les détails sont-ils altérés, mais les ensembles demeurent. «En gros», les choses sont les mêmes.
A l’utilisation des ressemblances, que saisit l’intuition, certains esprits plus rigoureux entendent substituer un procédé de prévision qui s’inspire des mathématiques: l’extrapolation. Lorsqu’un phénomène a été observé avec soin pendant un certain temps, lorsque surtout on a pu donner à ses variations une expression numérique, on peut deviner la loi de son développement et prolonger au-delà du moment présent la courbe de son évolution future.
Nous ne songeons point à refuser toute valeur au précédent, à l’analogie et à l’extrapolation. Ces trois procédés sont précieux pour suggérer des hypothèses. Ils nous dispensent aussi de recourir en toute occasion à la pensée explicite et à l’analyse originale. Comme l’habitude, d’où ils dérivent, ils nous libèrent de l’obligation d’être constamment actifs. Ainsi nous permettent-ils d’être disponibles pour d’autres tâches. Ces mêmes raisons font pourtant qu’ils nous exposent, sous trois formes assez différentes, à une même paresse. «Tout se répète», dit souvent l’administrateur timoré, pour couvrir les défaillances de sa volonté. «Tout se ressemble», ajoute-t-il, pour justifier la rapidité de ses analyses et excuser la pauvreté de son imagination. «Tout continue», poursuivra-t-il, avec l’autorité que confèrent les chiffres et en donnant les apparences de la prévision scientifique à une simple routine opératoire.
En vérité les rapprochements que l’on pourrait être, tenté de faire entre ces attitudes «rétrospectives» et la découverte des lois scientifiques sont purement superficiels. La loi scientifique ignore l’histoire et ne conclut pas du passé à l’avenir. Elle est proprement intemporelle. Elle est aperçue par le savant à l’occasion des événements qu’il observe, mais elle est indifférente à leur date.
Surtout, les trois procédés dont nous dénonçons l’insuffisance supposent un monde relativement stable où l’on peut prendre les choses du dehors, parce que leur forme extérieure s’est trouvée longtemps associée à des propriétés définies. Quand tout se transforme lentement, les mêmes structures complexes se maintiennent et les surprises ne sont pas trop à craindre. Cette foi dans la stabilité s’est longtemps exprimée par l’idée générale de «nature». Des équilibres avaient été reconnus, dans beaucoup de domaines, qui tendaient à se rétablir d’eux-mêmes lorsqu’ils avaient été altérés. Les individus et les espèces, notamment, semblaient doués de la propriété de transformer leur milieu ou de s’adapter à lui pour maintenir leur vie ou celle de leur descendance. Impuissants à pénétrer le détail des mécanismes opératoires, les hommes faisaient confiance à la «bonne nature». Ils s’appliquaient à lui obéir sans en comprendre ni les fins ni les modalités.

Or les moyens qu’employait la nature pour restaurer l’équilibre ne nous paraissent plus aujourd’hui moralement recevables. La manière, par exemple, dont les épidémies, les guerres et autres calamités limitaient l’expansion démographique ne saurait plus être admise comme une solution raisonnable. Nous nous appliquons à combattre ces maux, mais du même coup nous posons des problèmes dont il nous appartient de chercher la solution. A l’impitoyable loi naturelle nous entendons substituer une loi plus humaine. En même temps nos moyens se sont accrus et cessent d’être négligeables à l’échelle cosmique. Sans doute sommes-nous encore trop ignorants pour, reproduire à notre guise toutes les formes que la nature a engendrées, et d’abord toutes les formes vivantes ; nous sommes du moins assez puissants pour créer des substances originales et dépasser ainsi le cadre qui nous était offert. En outre nos forces, encore maladroites et limitées dans la synthèse, s’avèrent capables déjà de destructions profondes. Nous voyons ainsi se substituer à la notion de «soumission à la nature» comme obéissance à une autorité puissante et sage, la notion toute moderne de «protection de la nature». Tels des enfants appliqués à défendre leur mère affaiblie, nous prenons conscience de notre devoir de protéger la nature contre les accidents qui la menacent et d’abord contre nos propres interventions, maladroites ou coupables.
Dans ce monde mobile, qui se transforme sous nos yeux et que nous contribuons nous-mêmes à transformer, il n’est pas surprenant que soient peu efficaces des procédés fondés sur la permanence et sur l’habitude qu’elle engendre. Des forces nouvelles sont à l’œuvre et elles font craquer les cadres traditionnels où nous avions coutume d’inscrire nos modestes changements. Pour faire face à des situations originales, nous sommes condamnés à un effort d’invention qui ne saurait se suspendre. Qui marche lentement peut se permettre des moments de somnolence ou de distraction. Qui va vite doit avoir l’attention la plus éveillée.
L’originalité de la période à laquelle nous vivons ne réside pas d’ailleurs dans le fait que le monde change, ni même qu’il change de plus en plus vite. Ce qui est nouveau c’est que l’accélération est devenue immédiatement perceptible et qu’elle noua affecte directement. Elle est maintenant à l’échelle humaine : s’il a soixante ans, un de nos contemporains a vécu dans trois mondes, s’il a trente ans, il en a connu deux… L’homme a mis des milliers d’années pour passer de la vitesse de sa propre course à celle que peut atteindre un cheval au galop. Il lui a fallu vingt cinq ou trente siècles pour parvenir à couvrir cent kilomètres dans une heure. Cinquante ans lui ont suffi pour dépasser la vitesse du son.
Ce n’est là qu’un exemple qu’on pourrait indéfiniment reprendre et varier. La conclusion qui en découle, banale par son évidence, est d’abord que nous sommes contraints, non seulement de nous poser des problèmes imprévus, mais encore d’inventer des méthodes originales pour les aborder. C’est aussi que dans un univers où tout se transforme si rapidement, la prévision est à la fois absolument indispensable et singulièrement difficile. Sur une route bien connue, le conducteur d’une charrette qui se déplace au pas, la nuit, n’a besoin, pour éclairer sa route que d’une mauvaise lanterne. Par contre l’automobile qui parcourt à vive allure une région inconnue doit être munie de phares puissants. Rouler vite sans rien voir serait proprement une folie. N’est-ce pas cependant dans une aventure de cette sorte que s’engage, le cœur léger, notre humanité de 1957 ?
Cette accélération des transformations n’est d’ailleurs perceptible que parce que tous les éléments du monde n’en sont pas également affectés. Si nos déplacements sont plus rapides, le rythme des saisons reste immuable. La croissance de notre corps et le développement de nos aptitudes ne sont pas encore sensiblement modifiés, alors que les connaissances à acquérir deviennent chaque jour plus nombreuses. Nos machines sont plus solides et s’usent moins vite, mais elles se démodent plus rapidement : leur valeur s’évanouit avant que leur existence ne cesse. Partout apparaissent des «décalages» auxquels nous ne saurions rester indifférents. Les conséquences de nos actes se produiront dans un monde tout différent de celui où nous les aurons préparés.
Ainsi se posent aux éducateurs des problèmes auxquels on n’a pas encore donné toute l’importance qu’ils méritent. Les ingénieurs que nous formons dans nos Facultés et dans nos Ecoles seront au travail dans cinq ou six ans. Les maîtres que nous instruisons communiqueront leur savoir à des élèves qui aborderont leur propre vie professionnelle dans quinze ans. C’est donc à ce monde futur qu’ils doivent être adaptés et non à celui où nous vivons, encore moins au monde de notre enfance dans lequel chacun de nous a toujours tendance à se replacer inconsciemment. Quand on songe à la manière dont se transmettent aujourd’hui les connaissances et les méthodes et qu’on évoque la vitesse avec laquelle le monde se transforme, on ne peut manquer d’être confondu. Un professeur de cinquante ans transmet à ses élèves, qui s’en serviront dix ou quinze ans plus tard, des connaissances qu’il a lui-même reçues vingt-cinq ou trente ans auparavant. La «période» de communication du savoir est ainsi d’une quarantaine d’années, c’est-à-dire qu’elle est deux fois plus longue que celle qui mesure les grandes transformations dues à l’homme. Le médecin qui a aujourd’hui cinquante ans n’a entendu parler, pendant ses études, ni des antibiotiques, ni des radio-isotopes, ni de la chirurgie du cœur…
Nous savons bien que nos professeurs, nos ingénieurs, nos médecins ont généralement assez de conscience professionnelle et qu’ils ont conservé assez de curiosité pour se «tenir au courant». Peut-on prétendre cependant que nos institutions les y aient aidés ? Oserait-on même affirmer qu’ils ont tous résisté à la fatigue, au découragement, à l’usure et qu’ils sont tous restés des inventeurs ?
C’est cette idée d’invention qu’il faut mettre au centre de notre réflexion. Lorsque le changement s’opère lentement, on peut vivre sur son acquis. Aujourd’hui, tout est partout et sans cesse remis en question. Ce n’est pas seulement dans la vie économique, c’est dans tous les domaines que la sécurité nous échappe. La tranquillité, qui pour les uns était l’assurance, pour les autres la résignation, est définitivement derrière nous. En face de nous c’est un avenir mystérieux, où tout semble possible, en bien comme en mal, et sur lequel notre humanité adolescente projette ses rêves. Il reste à transformer ces rêves en projets.
Pour y parvenir, il nous faudra instaurer, à côté des disciplines rétrospectives, qui conserveront une valeur propre, des recherches pour lesquelles nous avons proposé le terme de «prospectives». L’idée classique de prévision s’y trouvera assez profondément transformée. Si l’on veut rapprocher la réflexion qui doit précéder toute action, de celle d’un joueur d’échecs, mesurant ses possibilités, supputant les conséquences de chacun des coups qu’il peut risquer, anticipant les réactions de l’adversaire, il faut dire que dans le jeu qu’il nous faut jouer aujourd’hui, les règles se modifient sans cesse, tandis que les pièces changent de nombre et de propriétés au cours même de la partie.
Aussi n’est-ce pas essentiellement de nouveaux problèmes qu’il s’agit, mais de structures sociales à instituer pour les aborder comme il convient et d’abord d’un nouvel état d’esprit à créer. Quand une armée est en stationnement, elle se contente de mettre un vingtième ou un dixième de ses effectifs aux avant-postes. Quand elle marche à l’ennemi, un tiers de l’armée est à l’avant-garde – et le général est à l’avant-garde, tendu vers le combat à livrer, laissant à ses subordonnés le soin de régler les détails pratiques et de parer aux incidents de la route.
Or un grand nombre de nos organisations privées et la plupart de nos administrations publiques sont dépourvues des moyens d’information, de prévision et de préparation des décisions qui leur seraient indispensables. On fait des efforts désespérés pour accroître la puissance du moteur qui nous entraîne, mais on néglige de régler les phares et l’on ne veut pas faire les frais d’un essuie-glace, qui permettrait d’y voir clair par tous les temps… Écrasés par des besognes mineures, les chefs prennent sur leur sommeil le temps d’une réflexion hâtive. On ne sait pas très bien où l’on va, mais on y va vite. On demande aux bureaux pris par les affaires courantes et aux savants pris par leur enseignement et par leurs recherches, d’élaborer les réformes par surcroît. Pour utiliser l’heureuse expression d’un ingénieur, on fait réparer la gare par ceux qui assurent la marche des trains…

Il est un domaine dans lequel la prévision, au sens spécial où nous l’envisageons ici, est particulièrement indispensable c’est celui des conditions générales dans lesquelles se trouvera placé l’homme, d’ici une dizaine ou une quinzaine d’années. Les philosophes parlent souvent aujourd’hui d’anthropologie pour désigner non l’étude d’une nature humaine, constante dans ses traits essentiels et variable dans ses modes, mais celle des situations dans lesquelles l’homme peut se trouver ou se trouve effectivement engagé et qui fournissent les données des problèmes qu’il doit résoudre. Si nous appliquons à une telle entreprise les remarques qui précèdent, l’idée s’impose d’une anthropologie prospective, appliquée à déterminer, assez tôt pour qu’on puisse en tenir compte, les traits et les caractères des situations dans lesquelles nous allons sans doute être placés. Négliger de consacrer à une telle recherche nos efforts les plus soutenus et notre attention la plus éveillée nous condamnerait à marcher à l’aveuglette et à procéder par «essais et erreurs» dans un domaine où nous ne saurions pourtant nous contenter de tâtonnements : tout va trop vite pour que nous ayons le temps de tout essayer et certaines décisions sont trop lourdes de conséquences pour que nous puissions prendre le risque d’en faire l’expérience.
Il ne saurait être question de résumer ici en quelques formules les caractères et les méthodes de l’anthropologie prospective, ni de dire quels résultats elle a déjà pu atteindre. Un tel exposé déborderait le cadre d’un simple article introductif. Il s’opposerait aussi à l’esprit même qu’on entend promouvoir et qui est incompatible avec des règles fixes, posées a priori. Nous nous bornerons donc à quelques remarques générales.
Nous dirons d’abord que toute entreprise de ce genre repose sur la collaboration étroite de philosophes attentifs aux fins et préoccupés des valeurs, et de spécialistes qui soient parfaitement informés des réalités de leur domaine et de tous les moyens que les diverses techniques mettent à notre disposition. Nous vouIons ainsi que travaillent ensemble un philosophe, un psychologue, un sociologue, un économiste, un pédagogue, un ou plusieurs ingénieurs, un médecin, un statisticien, un démographe… Nous avons trop souffert de voir la sagesse séparée de la puissance pour ne pas souhaiter la collaboration de ceux qui déterminent le désirable et de ceux qui savent ce qui est possible.
Pour difficile qu’elle soit à conduire, l’anthropologie prospective ne soulèvera pas les obstacles considérables que rencontre la prévision dans certains domaines, où la mesure exacte des intensités et la connaissance des dates est requise pour que la prévision s’avère intéressante. Dans les affaires humaines dont il est ici question, il suffit de reconnaître le sens général des transformations et les vitesses très approximatives avec lesquelles elles se produisent.
Au lieu de prendre d’une manière globale les phénomènes étudiés, comme faisaient le précédent, l’analogie ou l’extrapolation, on s’appliquera à saisir, à travers les formes, les facteurs profonds d’où elles dérivent. La méthode privilégiée pour connaître les faits humains est l’analyse intentionnelle. Sans doute faudra-t-il procéder aux dénombrements indispensables et faire jouer tous les procédés d’élaboration dont dispose la statistique moderne. Mais, à travers les nombres qui mesurent les résultats, on s’attachera à mettre en évidence les intentions profondes et souvent inconscientes qui animent les individus et les sociétés et que les faits manifestent sans les constituer. Alors s’expliqueront des transformations ou des renversements qui, d’abord, pouvaient surprendre.
Le travail d’équipe assurera la fécondité des analyses. En admettant de soumettre sa propre recherche au contrôle et à la discussion de collègues qui ont des préoccupations et des connaissances fort différentes des siennes, chacun se prémunira contre le risque de prendre les résultats pour les causes et ses propres préférences pour des prévalences objectives. En outre le collège des spécialistes aura la possibilité d’intégrer les prévisions fragmentaires. Nous avons déjà signalé les insuffisances d’une extrapolation qui croit pouvoir se dispenser de l’analyse profonde. Sous sa forme habituelle, elle présente encore un autre inconvénient : celui d’être «linéaire», et de ne déterminer ce qui va se produire que si le phénomène reste abstrait, c’est-à-dire si toutes les autres choses demeurent égales. La prospective, au contraire, entend faire des prévisions concrètes. Elle porte sur des existences et non sur la loi abstraite de certaines essences. Elle ne s’intéresse à ce qui se produirait si tel facteur était seul à jouer, que pour mieux en déduire ce qui se produira dans un monde où il est associé avec d’autres facteurs dont on a également cherché à connaître les conséquences.

Il y a actuellement, pour intégrer les prévisions partielles, des techniques en cours d’élaboration dans des domaines particuliers. Il faut les appliquer à l’étude des phénomènes humains généraux en faisant les transpositions indispensables. On pourra ainsi réaliser une combinaison d’un type spécial, capable de dégager la résultante probable des faits constatés, des influences reconnues et des intentions dévoilées. Alors apparaîtront dans leur jour véritable des problèmes que nous nous acharnons à poser dans les mêmes termes qu’il y a vingt ans. Il deviendra manifeste, par exemple, qu’il ne s’agit plus pour nous de multiplier le nombre des classes et le nombre des maîtres, mais de retrouver la signification profonde de l’éducation et d’inventer les méthodes qui conviennent à un univers en accélération. On s’apercevra qu’il est urgent de se défendre contre l’accumulation des connaissances, si parfaitement symétrique de l’embouteillage de nos rues et de nos routes. On posera sous leur vrai jour les problèmes du travail dans un monde fortement automatisé et l’on réfléchira avant qu’il soit trop tard à tous ceux que fera naître l’octroi d’importants loisirs à des hommes qui ne sauront qu’en faire. On apercevra également quelles conséquences ne peut manquer d’avoir l’interdépendance croissante qui relie les hommes entre eux, dans un monde où les fautes de chacun sont payées par tous.
L’anthropologie prospective veut donner à nos actions un cadre précis, des fins valables et des bases solides. Elle ne prétend pas nous épargner la responsabilité de choisir. Malgré ses efforts, bien des choses resteront toujours obscures, bien des choses aussi dépendront de ce que nous aurons décidé. Elle n’esquisse pas la figure d’un ordre auquel nous serions inéluctablement condamnés ; elle dessine à grands traits plusieurs mondes possibles dont l’un seulement sera, promu à l’existence. Elle ne tend pas à nous, dispenser de juger, mais à éclairer notre jugement et à nous permettre de le former assez tôt pour qu’il soit encore efficace. Elle ne veut faire de nous ni des surhommes libérés des servitudes temporelles, ni des mécanismes aveugles – seulement des hommes, conscients de leurs limites et de leurs faiblesses, mais attentifs à leurs devoirs et prévenus des risques qu’ils courent.
Si l’humanité d’aujourd’hui avait de son avenir cette vision relativement claire que la prospective voudrait lui donner, elle serait invitée à la prudence. Elle apprendrait à surveiller sa marche, à bien calculer ses mouvements et à prendre à temps les précautions nécessaires. Elle pourrait découvrir aussi dans cette vision assez de possibilités exaltantes pour que ses futures obligations lui paraissent légères et pour qu’elle renaisse à l’espérance en découvrant un sens à sa destinée.

L’attitude prospective

RECHERCHE PROSPECTIVE : BIBLIOTHEQUE

L’attitude prospective
par Gaston Berger

Avant d’être une méthode ou une discipline, la prospective est une attitude. C’est dire que l’adjectif doit ici précéder le substantif.

Le sens de « prospectif » est évident. Formé de la même manière que « rétrospectif », ce mot s’oppose à lui pour signifier que nous regardons en avant et non plus en arrière. Une étude rétrospective se tourne vers le passé, une recherche prospective vers l’avenir.

Ces deux adjectifs ne sont pourtant pas aussi parfaitement symétriques dans leur signification que dans leur forme. Ce qui nous pousserait à le croire serait seulement l’habitude que nous avons de nous représenter le temps sous l’aspect d’une ligne, où le passé et l’avenir correspondraient aux deux directions possibles. En réalité, hier et demain sont hétérogènes. C’est un regard qu’on jette sur le passé, puisque, de ce côté-là, il n’y a plus rien à faire. C’est un projet qu’on forme pour l’avenir, car là des possibilités sont ouvertes. Passer de la rétrospection à la prospection n’est pas simplement diriger ailleurs l’attention : c’est se préparer à l’action. On peut être prospectif en faisant de l’Histoire… Réciproquement, toute pensée de l’avenir n’est pas nécessairement prospective : on peut rêver à l’an 2000 comme à I’Égypte de Ramsès II.

Lorsqu’on réfléchit à l’importance qu’ont pour les hommes les années qui s’ouvrent devant eux et devant leurs enfants, on ne peut manquer d’être surpris par le peu de place que tiennent l’avenir et le futur dans les préoccupations des philosophes ou des écrivains. Nous avons feuilleté bien des index où ces mots ne figurent point et lorsqu’ils apparaissent dans un texte, ce ne sont pas eux qui donnent à la phase son importance. Peut-être fallait-il que l’homme développât sa puissance jusqu’au point où il l’a aujourd’hui portée, pour s’aviser que l’avenir n’est ni un mystère absolu, ni une fatalité inexorable. Bergson avait bien compris que l’accroissement de notre pouvoir sur la nature est susceptible de modifier notre conscience du temps. A une remarque que nous lui avions présentée sur la distinction qu’il convient de faire entre une mystique de la durée et une mystique de l’éternité, il avait répondu que la différence entre l’une et l’autre était en effet fort sensible, mais qu’elle tendait à se réduire « à mesure qu’augmentait notre puissance sur la matière ».

Voir loin – Le caractère principal de l’attitude prospective consiste évidemment dans l’intensité avec laquelle elle concentre notre attention sur l’avenir. On peut être tenté de croire que c’est là quelque chose de bien ordinaire. Rien cependant n’est moins fréquent. Comme l’écrivait Paul Valéry, « nous entrons dans l’avenir à reculons ». Parce que demain prolonge aujourd’hui, nous sommes tentés de croire qu’il lui ressemblera. L’étude du futur n’a pas encore été systématiquement entreprise. C’est seulement il y a peu d’années que certaines grosses firmes industrielles ont ouvert à côté ou au-delà de leurs services de prévision des « départements du futur » ou des « bureaux des hypothèses » où l’on s’applique à dessiner d’une manière aussi rationnelle que possible, les divers visages que pourrait prendre le monde de demain. Le changement comme tel commence à retenir l’attention. D’une manière un peu hésitante et avec les incertitudes du vocabulaire qui sont inévitables dans toute recherche neuve, Ronald Lippitt, Jeanne Watson et Bruce Westley étudient « la dynamique du changement » lorsque celui-ci est voulu et préparé par l’homme. Fortement influencés par les idées de Kurt Lewin, ils présentent de suggestives remarques qui seront certainement des éléments importants pour construire une théorie générale du changement, dont le besoin se fait grandement sentir.

L’attitude prospective ne nous tourne pas seulement vers l’avenir. Il faut ajouter qu’elle nous fait regarder au loin A une époque où les causes engendrent leurs effets à une vitesse qui ne cesse de croître, il n’est plus possible de considérer simplement les résultats immédiats des actions en cours. Notre civilisation est comparable à une voiture qui roule de plus en plus vite sur une route inconnue lorsque la nuit est tombée. Il faut que ses phares portent – de plus en plus loin si l’on veut éviter la catastrophe. La prospective est ainsi essentiellement l’étude de l’avenir lointain.

L’expérience a déjà montré que la tentative n’était pas absurde et que les résultats ne manquent pas d’intérêt. Un industriel, frappé par certaines de nos suggestions, réunit un jour les six directeurs de ses grands services et leur demanda de lui préparer un rapport sur ce que seraient, vingt-cinq ans plus tard, les domaines dont ils avaient la responsabilité. Ceux à qui l’on demandait un aussi curieux travail furent d’abord surpris, puis réticents et sceptiques. Pour ne pas contrarier le grand patron, ils cédèrent cependant à la demande qui leur était faite et préparèrent les rapports demandés. Certains de ceux-ci furent d’une très haute valeur. Ce qui est plus remarquable est qu’ils étaient parfaitement convaincants tout en étant originaux. Ce qu’ils disaient était évident et pourtant nouveau : simplement, on n’y avait pas songé : dans l’avenir comme dans le présent il y a plus de choses à « voir » qu’on ne suppose. Encore faut-il vouloir regarder…

Il ne faut pas croire d’ailleurs que la prospective ne puisse donner que de faibles assurances. Comme elle ne cherche pas à prédire, et qu’elle ne s’intéresse pas aux événements mais aux situations, elle n’a pas à fournir de dates, ou si elle en indique c’est avec une très large approximation. Aussi peut-elle atteindre un degré élevé de certitude. C’est que les prévisions ont plus de chances d’être exactes lorsqu’elles portent sur une période longue que sur une période courte. « La prévision économique, remarque François Bloch-Lainé, alors qu’elle est encore à ses débuts et mal assurée, n’est, en général, sollicitée que sur le sujet qui est, pour elle, le plus périlleux : la conjoncture à très courte échéance. Pour l’économiste, en effet, rien n’est plus difficile que d’avoir à pronostiquer l’évolution de la bourse, voire celle des prix ou de la trésorerie publique…. Les quelques chercheurs en économie politique dont les curiosités rencontrent celles des hommes d’action sont mis par eux à l’épreuve là où ils peuvent le moins les satisfaire. D’où les déceptions qui les séparent après des tentatives de rapprochement. La prospective conviendrait mieux à leur coopération. »

Dans beaucoup de cas, on peut indiquer avec plus de certitude une tendance générale que la date et l’intensité d’un événement particulier. Si nous. disons par exemple qu’en France nous allons vers une diminution des heures de travail, ou encore si nous disons que les besoins de « culture » vont augmenter dans l’ensemble du monde, nous énonçons des jugements dont l’intérêt n’est pas négligeable et dont la probabilité est bien plus élevée que celle de jugements portant sur la valeur de telles ou telles mesures pour faire baisser les prix ou pour encourager l’exportation.

Il ne s’agit pas ici, précisons-le, de méconnaître ou de sous-estimer les prévisions à court terme. Il est capital, au contraire, qu’elles se multiplient et qu’elles continuent à perfectionner leurs procédés et à affiner leurs méthodes. Il ne s’agit pas de choisir entre prévision et prospective, mais de les associer. Chacune exige l’autre. Il faut, à la fois, savoir dans quelle direction l’on marche et s’assurer de l’endroit où l’on va poser le pied pour le prochain pas.

Voir large – Dans les affaires humaines, toute action, comme toute décision, est synthétique. Elle intègre tous les éléments antérieurs. Cela est encore plus vrai lorsqu’il s’agit de vues lointaines et que l’on vit, comme à présent, dans un monde où l’interdépendance ne cesse de croître. Les extrapolations linéaires, qui donnent une apparence de rigueur scientifique à nos raisonnements, sont dangereuses si l’on oublie qu’elles sont abstraites.

Pour dépasser les vues étroites des spécialistes et décrire d’une manière concrète une situation éloignée dans l’avenir, rien ne vaut le colloque entre hommes d’expérience, ayant des formations et des responsabilités différentes. Il ne convient pas d’imaginer ici une sorte de super spécialiste qui serait chargé de réunir les informations recueillies par diverses équipes de statisticiens ou de chercheurs. Il faut que des hommes se rencontrent et non que des chiffres s’additionnent ou se compensent automatiquement. Les documents agiront à travers ceux qui s’en seront nourris et qui pourront en livrer le sens. Et de cette confrontation entre les vues personnelles d’hommes compétents se dégagera une vision commune qui ne sera pas de confusion, mais de complémentarité.

Analyser en profondeur – Les procédés les plus fréquemment utilisés pour suggérer ou justifier les décisions entrent généralement dans l’une des catégories suivantes : l’action envisagée invoque un précédent, s’appuie sur une analogieose sur une extrapolation.

Précieux pour suggérer des hypothèses, ces comportements ont aussi l’avantage de nous épargner la perte de temps à laquelle nous obligerait la décision peu raisonnable de tout soumettre à l’analyse. Il faut savoir utiliser l’habitude puisqu’elle nous libère des travaux de routine et rend notre esprit disponible pour les inventions indispensables.

Mais dans un monde en accélération, l’habitude voit son domaine légitime se restreindre singulièrement. Le précédent n’est valable que là où tout se répète. L’analogie ne se justifie que dans un univers stable où les causes profondes se trouvent engagées dans des formes extérieures aisément reconnaissables. Quand les transformations sont négligeables ou très progressives, les mêmes ensembles complexes se maintiennent longtemps et les surprises ne sont pas trop à craindre. Mais quand tout change vite, les ensembles se désagrègent… Quant à l’extrapolation, elle se contente de prolonger la tendance actuelle qui n’est que la résultante des causes profondes. Croire que tout va continuer sans s’être assuré que ces mêmes causes continueront à agir est un acte de foi gratuit.

C’est donc à une analyse en profondeur que la prospective doit se livrer. Recherche des facteurs vraiment déterminants et des tendances qui poussent les hommes dans certaines directions, directions sans que toujours ils s’en rendent bien compte. Dans l’équipe dont nous parlions plus haut et où des hommes mettent en commun les expériences qu’ils ont vécues et les compétences qu’ils ont acquises, une place doit être faite aux philosophes, aux psychologues, aux psychanalystes. Ils nous rappelleront qu’on ne doit pas toujours juger l’homme sur ce qu’il dit, ni même sur ce qu’il fait – car ses actes le trahissent plus souvent qu’ils ne l’expriment.

La même recherche des causes devra inspirer les analyses économiques et sociales. On ne peut plus se fier aux indices extérieurs qui se sont montrés autrefois révélateurs. C’est dire que la prospective est tout autre chose qu’un recours à la facilité. Elle suppose une extrême attention et un travail opiniâtre. Elle est le contraire même du rêve qui, au lieu d’amorcer l’action, nous en détourne, puisqu’il nous fait jouir en imagination d’un travail que nous n’avons pas accompli. La vision prospective n’est pas un don gratuit, elle est une récompense semblable, en cela à l’intuition bergsonienne, qu’on a souvent mal comprise et qui n’est que l’aboutissement d’un long travail d’analyse. La simplicité se conquiert.

Prendre des risques – Prévision et prospective n’emploient pas les mêmes méthodes. Elles ne doivent pas non plus être mises en œuvre par les mêmes hommes. La prospective suppose une liberté que ne permet pas l’obligation à laquelle nous soumet l’urgence. Il arrive aussi assez fréquemment que des actions à court terme doivent être engagées dans – une direction opposée à celle que révèle l’étude de la longue période. Les exécutants doivent les conduire avec vigueur, mais, à l’échelon le plus élevé, les chefs responsables savent calculer l’importance de ces accidents et leur donner leur place exacte dans l’ensemble des événements.

La différence des engagements fait que l’investigation prospective peut-être – doit être – hardie. Les horizons qu’elle fait apparaître peuvent nous amener à modifier profondément nos projets à long terme. Les actes que nous envisageons alors se prépareront cependant à loisir et nous pourrons, en cours de les modifier pour les adapter aux circonstances. La prévision à court terme conduit au contraire à des décisions immédiatement exécutables et nous engage souvent d’une manière irréversible. Ainsi la liberté de nos vues prospectives doit-elle s’accompagner d’une sage prudence dans nos réalisations immédiates. Ainsi Descartes recommandait-il déjà de tout soumettre au doute et d’accorder à l’esprit une liberté absolue, mais, « les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai », il s’en remettait pour les décisions immédiates à la prudence, à la modération et aussi à la constance de sa morale provisoire.

Penser à l’homme – A bien des points de vue, la prospective ressemble à l’histoire… L’une et l’autre portent sur des faits qui, par essence, ne sont jamais donnés : le passé n’est plus, l’avenir n’est pas encore, tous deux sont hors de l’existence. Comme l’histoire aussi, la prospective ne s’attache qu’aux faits humains. Les événements cosmiques ou les progrès de la technique ne l’intéressent que par leurs conséquences pour l’homme. Nous ne prétendons, pas que l’homme soit « a mesure de toutes choses » Dans les études prospectives, c’est lui, du moins, qui donne l’échelle.

Paul Valéry déplorait qu’on ne se posât point la question essentielle : « Que veut-on et que faut-il vouloir ? C’est, ajoutait-il, qu’elle implique une décision, un parti à prendre. Il s’agit de se représenter l’homme de notre temps, et cette idée de l’homme dans le milieu probable où il vivra doit d’abord être établie. »

Ceci précise notre tâche. L’avenir n’est pas seulement ce qui peut « arriver » ou ce qui a le plus de chances de se produire. Il est aussi, dans une proportion qui ne cesse de croître, ce que nous aurons voulu – qu’il fût. Prévoir une catastrophe est conditionnel : c’est prévoir ce qui arriveraitsi nous ne faisions rien pour changer le cours des choses, et non point ce quiarrivera de toutes manières. Regarder un atome le change, regarder un homme le transforme, regarder l’avenir le bouleverse. Alain écrit : « Tant que l’on n’a pas bien compris la liaison de toutes choses et l’enchaînement des causes et des effets, on est accablé par l’avenir. » La prospective est attentive aux causes. Ainsi nous libère-t-elle du fatalisme.

Méthode et résultats

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Méthode et résultats
par Gaston Berger

La Prospective n’est ni une doctrine, ni un système. Elle est une réflexion sur l’avenir, qui s’applique à en décrire les structures les plus générales et qui voudrait dégager les éléments d’une méthode applicable à notre monde en accélération.
Or cette description fait apparaître que l’avenir est tout autre chose que ce qu’y voit généralement la pensée commune. Il n’est point une « région » particulière de la continuité temporelle. Il n’est pas, simplement, la série des moment qui ne sont pas encore arrivés. Le temps, par ailleurs, pris dans son ensemble, n’est pas cette sorte de substance continue et fluide qui s’écoulerait régulièrement et le long de laquelle se déposeraient les évènements. Pour l’homme, passé et futur sont hétérogènes. Ils ne sont pas des moments d’une même série. Ils n’ont de sens concret, de sens humain, que lorsque nous les rapportons à notre action : le passé, c’est ce qui est fait, l’avenir, c’est ce qui est à faire.
Issue de nos problèmes les plus pressants, nourrie de notre inquiétude la plus authentique, la prospective n’est pas simplement l’expression d’un intérêt gratuit que nous porterions à l’avenir, sans nous arracher pour autant à nos habitudes. Elle ne vise pas à satisfaire notre curiosité, mais à rendre nos actes plus efficaces. Elle ne veut pas deviner, mais construire. Ce qu’elle préconise, c’est une « attitude pour l’action ». Se tourner vers l’avenir, au lieu de regarder le passé n’est donc pas simplement changer de spectacle, c’est passer du « voir » au « faire ». Le passé appartient au domaine du sentiment. Il est fait de toutes images dont nous regrettons la disparition et de toutes celles dont nous sommes heureux d’être délivrés. L’avenir est affaire de volonté. Prendre l’attitude prospective, c’est se préparer à faire. Ce n’est pas renier la tradition mais la vivre, c’est-à-dire la prolonger et, peut-être, l’enrichir. C’est écouter les leçons de l’histoire pour être plus prudents dans nos actions, et plus féconds dans nos œuvres, non point plus acerbes dans nos critiques. C’est croire avec Hegel que « l’idéal est plus réel que le réel », mais c’est donner à cette formule un sens explicite très simple : ce qui est à faire est plus important que ce qui est déjà fait.

Revue prospective n°6, novembre 1960, Presses Universitaires de France

Gaston Berger (1896-1960)

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Gaston Berger (1896-1960)
par Maurice Bayen

Extrait de la Revue de l’Enseignement Supérieur,
Octobre-Décembre 1960 – n° 4

Au cours des sept années pendant lesquelles j’ai travaillé à son côté, il m’a souvent demandé de rédiger des notes. A celle-ci, la dernière, qu’indirectement il me demande, je voudrais donner plus que mes soins, ma piété. Cette revue est la sienne, et c’est son collaborateur qui va parler de lui au passé.
G. Berger a souhaité fonder la Revue de l’enseignement supérieur pour faire connaître mieux, en France et dans le monde, les universités, les grands établissements, les facultés, les instituts, les écoles, avec leurs succès, leurs difficultés, leurs problèmes. Il a voulu que ce périodique constitue une liaison avec l’étranger : largement diffusé, il renseigne le monde entier sur notre enseignement supérieur, quelquefois sur ses étudiants, sur son évolution. Il apporte aux Français aussi de précieux renseignements sur les universités étrangères.
G. Berger appartient à l’histoire comme penseur, comme administrateur, et comme animateur. Ses amis rassembleront des manuscrits, des lettres, des notes, et publieront un mémorial ; plus tard, les chercheurs approfondiront les détails de cette vie. Aujourd’hui, en quelques lignes, sur chacun de ces termes, il est tout au plus possible d’essayer d’esquisser les domaines qui ont la plus profonde signification.
Sa carrière a débuté dans l’industrie, et pendant plusieurs années, après le baccalauréat, il a dû interrompre ses études universitaires. Il ne cesse pas cependant de se cultiver. En I924, il est licencié ès lettres et reçoit à cette occasion le prix de Raybaud. En I925, il est diplômé d’études supérieures de philosophie. Pendant des années, il poursuit ses tâches industrielles en continuant à lire, à penser, et, sentant l’importance des sciences pour un philosophe, il suit avec modestie ; à près de quarante ans, les cours du P. C. B. Surtout, il prépare sous la direction de Le Senne une thèse sur le Cogito chez Husserl. Il analyse la façon dont Husserl a essayé de trouver un point central pour contempler le monde. Il apparaît comme un philosophe contemplatif qui expose d’une manière claire et attrayante la compréhension de la contemplation. Ce travail très nouveau intéresse l’Académie des sciences morales et politiques qui le couronne et attire l’attention des savants sur sa haute personnalité.
Il réalise alors son grand espoir : il enseigne. Dès I946, il est nommé professeur à titre personnel. Ceux qui les ont entendues parlent encore avec enthousiasme de ses leçons brillantes.
Sa carrière universitaire est dès lors fulgurante. En 1948, il est visiting Professor à Buffalo. En 1949, il devient secrétaire général de la Commission Fullbright et c’est alors la fin de son rôle régulier de professeur, rôle qu’il regrettera toujours. Ce regret ne sera pas compensé par les occasions, à lui offertes, d’exposés et de conférences dans le monde entier.
Cette grande carrière administrative qui s’ouvre le prive de la satisfaction véritable, de la joie du maître : former un disciple.
Il n’aura pas formé de disciple, mais il aura montré tant de chemins, préparé tant de travaux, que des multitudes d’hommes auront été influencés par lui.
En 1952, M. Pierre Donzelot l’appelle près de lui pour être son adjoint.
Quelques mois plus tard, M. Pierre Donzelot part pour les États-Unis, pour cette mission de représentant permanent des universités françaises, mission qui laissera un grand souvenir aux Américains qui l’ont connu. M. Gaston Berger est alors chargé de la Direction de l’enseignement supérieur.
Ce directeur de l’enseignement supérieur s’est toujours souvenu qu’il était professeur et souhaitait le redevenir.
Son but fut toujours de promouvoir des mesures qui aideraient les professeurs dans leur tâche d’enseignement (qui, par là, seraient propices aux étudiants, donc à la Nation), et dans leur tâche de recherche, tâches qu’il considérait toujours comme indissolublement liées l’une à l’autre.
Il lutta sans cesse pour améliorer la situation des recteurs, des doyens, pour rendre leurs moyens administratifs plus importants, mieux adaptés aux problèmes divers qui se posent à eux.
Le troisième cycle de l’enseignement scientifique et, plus tard, le troisième cycle de l’enseignement des lettres et des sciences humaines furent créés notamment pour faciliter la constitution des groupes de recherches et pour améliorer l’équipement des laboratoires, par une répartition planifiée des crédits. Au cours de ces dernières années, on a souvent pressé le directeur de l’enseignement supérieur de spécialiser les facultés. Le troisième cycle a marqué sur la carte de France une première étape de cette spécialisation à laquelle Gaston Berger, malgré tant de pressions, a toujours conservé une certaine souplesse.
Avant même la création du troisième cycle des facultés des lettres, certains centres avaient été créés : notamment le Centre médiéval de Poitiers, le Centre de Tours, le Centre de philologie de Strasbourg…
Gaston Berger avait désiré doter Poitiers du meilleur Institut d’études médiévales. Il appelait chaque année les spécialistes les plus éminents pour professer pendant les sessions dans ce cadre au style si propice à ces entretiens.
De son expérience personnelle de l’industrie, il avait acquis la conviction que la culture générale est un élément capital pour ceux qui doivent agir dans les administrations ou les grandes affaires. En 1953, quand il s’installe rue de Grenelle, les clichés les plus souvent répétés sont : « Il y a trop d’étudiants en droit, trop d’étudiants en lettres. » Avec juste raison, il combat la forme brute de cette idée, tout en songeant à la nécessaire adaptation, à la mise en ordre des connaissances des littéraires et des juristes. Il crée les centres de préparation à la gestion des affaires. Il n’ignore pas que, au terme de ses études dans une grande école, un ingénieur n’est pas tout à fait prêt à rendre d’immédiats services à l’industrie qui fait appel à lui, et qu’il en sera de même pour les élèves de ces centres.
Mais ceux-ci, doués de qualités humaines de chefs, seront capables après quelques mois d’essais d’assumer d’importantes responsabilités.
En 1954, dix ans après la libération, dix ans après une période de misère technique, d’arrêt total de modernisation de nos usines, en 1954, la France, qui avait recréé son équipement industriel, et qui prenait de nouveau un rang remarquable dans la production industrielle, la France s’aperçut qu’elle ne formait pas assez de scientifiques, pas assez d’ingénieurs.
D’éminentes personnalités, M. Henri Laugier, M. Longchambon, avaient donné l’alarme. M. Berger prit des mesures pour encourager les études scientifiques. Augmentation du nombre et du taux des bourses, notamment de troisième cycle, augmentation générale très importante des crédits de construction, des crédits de laboratoires, augmentation surtout du nombre des chaires, des postes de maîtres de conférences, de chefs de travaux, d’assistants.
Pour accroître le nombre de ceux à qui chaque année les universités accordent des diplômes d’ingénieur, il augmenta d’abord le nombre de places mises au concours. Les limites de cette mesure apparurent très vite. Malgré les agrandissements des locaux, les écoles qui voulaient continuer à former des ingénieurs dans de bonnes conditions ne pouvaient, faute de place, augmenter considérablement leur recrutement. Soucieux aussi d’éviter les années de préparation aux concours, et de réduire la durée des études, G. Berger créa l’Institut national des sciences appliquées de Lyon, immense et magnifique entreprise qui accueille les élèves après le baccalauréat et qui leur apprend en quatre années les sciences et les techniques des ingénieurs.
Le plan était d’observer le fonctionnement de cet institut et de créer deux autres maisons analogues, l’une à Lille, l’autre à Toulouse, cette dernière devant comprendre notamment une section d’ingénieurs biologistes.
Entre 1953 et 1960, le nombre des élèves des universités a considérablement augmenté. M. Gaston Berger appréhendait les facultés surpeuplées en étudiants. Au-delà d’un certain nombre d’individus, une société devient instable, les individus malheureux, pensait-il. (Il n’avait jamais été favorable à cet ensemble lourd que constitue Antony.) Il créa les collèges universitaires, scientifiques pour la plupart. Les maîtres y sont actuellement souvent moins bien outillés que dans les facultés, mais ils peuvent y vivre la vraie·vie du professeur de faculté qui exige l’entretien direct avec l’élève.
Cette augmentation du nombre des étudiants l’exaltait, mais l’inquiétait aussi, à cause du manque de maîtres. Il ne concevait pas qu’il fût possible en quelques années de multiplier par 2 ou par 3 le nombre des chaires ou des maîtrises de conférences. Il était sur ce point en conflit amical avec M. Donzelot. Aussi cherchait-il à imaginer d’autres procédés et à profiter de toutes les techniques modernes : magnétophones, cinéma, radio, télévision. Sa pensée était en harmonie avec celle de Henri Laugier qui, dans ses conférences, dans ses articles, a si souvent attiré l’attention des pouvoirs publics sur les immenses ressources que peuvent donner à l’Université le cinéma, la radio, la télévision.
Lors de son dernier voyage aux Etats-Unis, au printemps 1960, il avait étudié les chaînes de télévision universitaires réalisées par les Américains, notamment par l’utilisation d’émetteur sur hélicoptère.
Son grand désir était de créer une université où l’enseignement par radio et par télévision eût été conjugué avec l’enseignement par correspondance, et avec le concours de professeurs itinérants qui rencontreraient périodiquement des élèves.
Toutes les méthodes modernes l’intéressaient. Il avait soutenu la création de films de physiologie destinés à suppléer les travaux pratiques difficiles à faire exécuter à de trop nombreux élèves. Il s’était réjoui de l’installation de la télévision dans le grand amphithéâtre de la Faculté de médecine de Paris ; il avait été tenté par les méthodes automatiques de correction de copies. Ensemble, nous avions essayé d’orienter les constructeurs de machines pour obtenir des possibilités plus souples que celles actuellement utilisées.
Lorsqu’une entreprise lourde financièrement ou par ses possibles conséquences lui était proposée, il se renseignait longuement, cherchait les meilleurs avis avant de se décider. Ainsi furent résolus les problèmes de l’accélérateur linéaire d’Orsay et de la station de radioastronomie de Nançay, par exemple. Ainsi durèrent longtemps les études sur la réforme de la licence ès sciences.
Il avait un grand respect pour les universités : les opinions des conseils de facultés, des conseils d’universités étaient toujours fondamentaux pour lui, et s’il lui est arrivé de presser les conseils de donner leur avis, c’était que des circonstances extérieures l’y obligeaient : il aimait l’innovation, mais non l’aventure.
J’ai cité ici quelques-unes seulement de ses préoccupations et de ses réalisations d’administrateur.
Tous ceux qui l’ont connu parlent de son charme, de son urbanité, de son calme. Il avait une maîtrise incomparable dans l’art de présider les commissions, faisant naître la discussion, la maintenant toujours à un niveau assez élevé, sachant écarter la stérilité, obtenant des avis, et ramassant en un raccourci de quelques phrases l’ensemble des opinions exprimées par les uns et par les autres pendant plusieurs heures, choisissant enfin l’opinion qui lui paraissait la plus juste.
Ce charme rayonnait dans ses conférences, ses improvisations.
Il était un homme de paix, il détestait les inutiles batailles, mais il avait du courage et savait défendre les droits de ceux qui dépendaient de sa direction. Un de mes amis, Recteur, qui vient après plusieurs années de se voir donner raison dans un conflit qui l’avait opposé à une autorité extérieure, me rappelait combien il avait été réconforté du soutien courageux que lui avait accordé G. Berger quand ses difficultés avaient commencé. Mais en général, au lieu de se faire donner raison par un arbitre, il préférait convaincre son partenaire. L’élégance de ses méthodes était toujours parfaite.
Il était en cela un grand ambassadeur de l’Université comme de la France. Il dut à cela et à ses qualités d’animateur, de créateur, d’être appelé à la présidence de tant de compagnies.
Il est Président fondateur de la Société d’études philosophiques de Marseille en I926, Président de la Société des amis de Maurice Blondel, Président de l’Institut international de philosophie, Président du Comité directeur de l’Encyclopédie française, Président de la Commission nationale française de l’Unesco.
Dans cette dernière charge, il avait succédé, il y a quelques années, à Paul Rivet. Aux nombreux problèmes posés à l’Unesco, il apportait toujours d’originales solutions. Je n’en veux citer qu’un exemple. A la dernière conférence générale de l’Unesco, du mois de novembre, se posait le problème de la lutte contre l’analphabétisme dans le monde. Certains suggéraient une vaste conférence qui aurait réuni des représentants de tous les pays du monde. Gaston Berger savait le peu de productivité de ces immenses réunions. Il avait l’intention de proposer la création d’un institut de formation de maîtres où seraient étudiées particulièrement les méthodes audiovisuelles pour l’enseignement de la lecture et surtout l’étude de l’utilisation des techniques nouvelles pour diffuser la culture. Il songeait notamment à l’utilisation des satellites artificiels comme relais.
Il comptait de très nombreux amis en Amérique. La fondation Ford avait une grande confiance en lui et suivait ses projets avec attention, prête à les soutenir. Le grand projet de la Maison des sciences de l’Homme, notamment, avait retenu l’attention des Américains.
La Chine l’avait toujours intéressé, il espérait visiter ce grand pays cette année, il apprenait cette langue difficile dont les idéogrammes le passionnaient.
Les Affaires étrangères l’avaient prié d’étudier le projet d’université européenne qui avait été envisagé par les Six. Il avait signalé le danger et l’inutilité d’une université dont le fronton aurait porté la marque « Europe» et qui aurait organisé les mêmes cours, attribué les mêmes diplômes qu’une université nationale. Il avait donc proposé une université d’études avancées qui aurait d’abord donné quelques cours spécialisés.
J’ai parlé de son courage civique. Son courage physique n’était pas moindre. Le 30 septembre 1914, à dix-sept ans, il s’engage. Il fait cinq ans de campagne. Il reçoit la Croix de guerre, la Croix de combattant volontaire, la Médaille d’Orient.
Pendant la dernière guerre, il sert d’abord comme capitaine de réserve, puis, le temps de la résistance venu, il accepte l’organisation des services d’information dans la région sud-est.
Il reçoit la médaille de la Résistance.
Nous avons évoqué les nombreuses organisations qu’il animait. L’une des plus importantes fut sans doute l’Encyclopédie. Due à l’initiative de M. de Monzie, cette oeuvre gigantesque, à l’organisation de laquelle présidait Lucien Febvre, avait publié onze volumes. M. G. Berger accepta de poursuivre cette tâche.
Le vingtième volume terminé, M. G. Berger estimait que cette oeuvre était accomplie. Il pensait aussi qu’une encyclopédie nationale n’était plus en harmonie avec l’indispensable collaboration scientifique internationale qui s’étendra de plus en plus et qui a trouvé déjà de fertiles institutions dans le monde : le Centre d’études et de recherches nucléaires à Genève, l’Institute for Advanced Studies à Princeton, l’Institut des hautes études scientifiques de Paris.
Il avait compris cette même nécessité pour nos universités et, souhaitant permettre à nos étudiants d’entendre de grands spécialistes étrangers, non seulement au cours d’une ou deux conférences, mais pendant une ou deux années, il avait créé ces postes de professeurs associés qui offrent à des maîtres étrangers, à titre provisoire, les mêmes droits qu’aux maîtres français. Il accordait aussi avec facilité les autorisations d’absence nécessaires à nos professeurs pour aller enseigner dans le monde entier.
Il avait donc le projet d’une encyclopédie internationale dont chaque chapitre serait rédigé par l’un des hommes les plus qualifiés du monde entier. Des traducteurs de grand talent établiraient les textes dans les principales langues. Ainsi serait situé en notre temps le degré de la connaissance universelle.
J’ai voulu évoquer cette activité dans la dernière partie de cette note, car ce projet à peine ébauché est une tâche qu’il a laissée à ses amis de l’Encyclopédie, comme il a laissé à la brillante équipe de Prospective cet exaltant travail scientifique de la « réflexion sur l’avenir, de la description de ses structures les plus générales, de l’élaboration d’une méthode applicable à notre monde en accélération ».
Il était commandeur de la Légion d’honneur. Il avait été élu à l’Académie des sciences morales et politiques en 1955, comme successeur de son maître M. Le Senne. Cette marque d’estime de cette illustre compagnie lui était très chère ; la pensée de poursuivre la route de son maître lui fut un permanent encouragement.
Pendant longtemps il suivit les travaux de l’Institut avec beaucoup de continuité. Au cours des dernières années de sa vie, il ne cessa de lutter contre le temps, cherchant à trouver des quarts d’heure dans la journée pour faire face aux sollicitations. Mais lorsque des obligations le retenaient éloigné le lundi, il regrettait toujours son absence : il aimait les séances du quai Conti : il y retrouvait ces entretiens totalement désintéressés, de haute culture.
Ce penseur aux soucis profonds, qui avait accepté des charges administratives dans les circonstances les plus difficiles, conservait toujours une certaine gaieté, un sourire accueillant, compréhensif ou encourageant. Il gardait une extrême simplicité, et lorsqu’un problème humain se posait, dont la solution pouvait provoquer quelque souffrance, il méditait longtemps avant de se décider. Il était toujours humain pour les autres. Peut-être ne l’a-t-il pas été suffisamment pour lui.
Tous les domaines de l’esprit attiraient sa curiosité. Il avait appris les méthodes astrologiques. Ses calculs lui avaient donné son horoscope ; il savait qu’il mourrait de mort violente et publique. En 1949, avant de partir pour l’Amérique du Sud en avion, il avait écrit un testament. Mme Berger m’a fait l’honneur de me le communiquer. On y retrouve son amour pour sa famille, son désir de l’harmonie entre ceux qui l’avaient entouré.
« Je voudrais qu’on dise à mes amis, à la Société de Philosophie, à l’Académie, que ce que j’ai pu faire dans la vie ne l’a été que grâce à eux. Ils m’ont soutenu, appuyé, défendu, ils m’ont aimé enfin plus que je ne le méritais. Je ne veux citer ici personne, puisque je ne puis les citer tous. Que chacun sache du moins qu’il a eu dans mon cœur une place particulière qui, sans rien enlever aux autres, lui appartenait en propre.
Je ne regretterai de la vie terrestre ni la puissance, qui est méprisable, ni les plaisirs, qui sont fragiles. Je ne puis m’empêcher de songer avec regret aux êtres. Il n’y a sur terre que deux choses précieuses : la Première, c’est l’amour. La seconde, bien loin derrière, c’est l’intelligence. Amour et intelligence ne se séparent d’ailleurs pas à qui en entend bien le sens. En dehors de cela, il n’y a rien.
Dans le règne inconnu auquel j’appartiendrai quand vous lirez ces lignes, je voudrais encore pouvoir vous aimer.

L’Europe: retrouver l’anticipation

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L’Europe : retrouver l’anticipation

Lettre de la Société Internationale des Conseillers de Synthèse, mai 1990

Imprévisibles, les événements qui viennent de se dérouler à l’Est nous ont aussi surpris par leur ampleur. Ce pourrait être le sujet d’une magnifique allégorie, au plafond de quelque prestigieux édifice : on y verrait les peuples de l’Est, mus par leur seule volonté, se précipiter dans les bras des peuples de l’Ouest et laissant là, dépités, les policiers, les bureaucrates et les militaires qui avaient mission de les maintenir enfermés. Cet immense jaillissement témoigne de la vitalité retrouvée de l’Europe. Son retour sur la scène internationale, son accession possible au premier rang dans les années qui viennent, le tout longuement préparé grâce à la construction européenne, tout cela constitue un événement historique.

La gerbe des surprises que nous a réservées l’année 1989 lui assure une place certaine dans l’histoire de la civilisation : personne n’imaginait qu’en l’espace de quelques semaines l’Europe de l’Est se débarrasserait de régimes que l’on disait indestructibles ; que l’enterrement en avril de l’Impératrice Zita allait, marquant la fin d’une parenthèse historique, donner le signal d’une nouvelle ère ; que Prague se réconcilierait enfin avec le fantôme angoissé de Kafka et que le mur de Berlin allait, au pied de la Porte de Brandebourg, mêler ses décombres à la poussière du blockhaus de Hitler.

Au même moment, le XXe siècle approche de sa fin. Si nous associons à notre perception de l’époque notre entrée dans un univers marqué par la globalisation et fondé sur les techniques de l’information et de la communication, il faut avouer que c’est surtout la deuxième partie du siècle qui a connu ces bouleversements : la Deuxième Guerre, en effet, qui a tant contribué à l’évolution scientifique et technique, n’a pas beaucoup renouvelé les mentalités et les cultures. Mais dans les années 1960 et 1970, depuis le Concile Vatican II jusqu’à la crise pétrolière, en passant par la conquête de la Lune et même Mai 1968, sont apparues les vraies nouveautés : le passage de la certitude au relatif, du stable au mouvant, du prévisible à l’imprévisible, du fermé à l’ouvert. C’est au cours de ces années que l’Europe de l’Ouest a basculé dans un état différent, celui qui prévaut aujourd’hui et prépare des évolutions plus profondes encore.

Un révélateur

Cette transformation profonde du paysage sert de révélateur aux pays de l’Est et ceux-ci sont désormais aux prises avec leurs vrais problèmes : la réalité de leur situation paléo-industrielle, marquée par l’archaïsme de la production, une longue indifférence à l’environnement naturel ; l’intensité de leurs appétits immédiats, de liberté, d’autonomie, de consommation (400 000 voitures sont espérées à bref délai dans le seul arrondissement de Potsdam, dans la banlieue de Berlin-Est) ; et, enfin, leurs soucis contradictoires et complémentaires mais bien compréhensibles, de s’identifier à nous tout en conservant leur identité, de plonger dans l’économie de marché tout en évitant de tomber du nid.

Nombreuses sont les demandes qu’ils nous adressent donc : appuyer leur décollage économique, en priorité ; leur permettre de remplacer globalement et rapidement la totalité d’une organisation fondée sur la concentration du pouvoir au sommet de l’Etat et sur l’illusion qu’un tel système aurait pu valider des promesses de bonheur ; bref, les aider dans leur apprentissage d’un monde ouvert, libre et responsable. Nous sommes en réalité requis d’exercer ce rôle traditionnel de l’Europe de l’Ouest : sa mission civilisatrice. En avons-nous véritablement la capacité ?

Nous sommes encore plus loin d’eux qu’ils ne croient et que nous le pensons nous-mêmes. L’Europe de l’Ouest fait partie d’une société mondiale dont les principes sont l’information et la communication. Tout ce que cela représente de sens du temps, de l’espace, de la complexité, du service, de la performance des organisations… n’a rien de commun avec le monde de l’Est. Nous avons nous-mêmes du mal à nous faire aux bouleversements auxquels nous participons, à leur rapidité comme à leur profondeur. Nous ne pouvons envisager de ralentir cette évolution qui se poursuit ou s’accélère en Amérique, au Japon et dans l’ensemble du monde développé.

Au contraire, l’effondrement du communisme laisse espérer une nouvelle et puissante accélération de notre propre mouvement. Nous voilà délivrés de la menace qui pesait sur les valeurs fondamentales de l’Europe : respect de la personne et croyance partagée dans les progrès d’humanité. Par contraste, ces événements font ressortir l’importance de ce que nous avons appris depuis quelques décennies. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, depuis les origines, l’histoire de l’Europe demeurait une affaire d’équilibres entre les Puissances, équilibres toujours fragiles et ponctués de crises. Entre voisins, l’emportait toujours ce qui était spécifique à chacun et qui, souvent, dans des circonstances extrêmes, dégénérait dans la xénophobie ou le conflit.

Les épreuves des deux guerres nous ont en quelque sorte vaccinés contre ces comportements. Elles ont valorisé des modes de relations en rupture avec cette expérience : une confiance réciproque accrue, une certaine mise en commun des pouvoirs, le jeu à somme positive. De tout cela, quoi qu’ils en disent, nos interlocuteurs de l’Est n’ont pas idée : des signes laissent au contraire redouter qu’ils soient à nouveau saisis par certains des maux – fanatisme, tribalisme, intolérance – qui les ravageaient avant que les dictatures ne viennent les pétrifier pour des décennies. Sauront-ils éviter la résurgence de ces fléaux ? Sinon, un nouveau décalage, avant tout culturel, s’opposera à leur progrès et nous exposera à d’autres dangers.

Car on ne le mesure pas assez : l’événement est aussi un révélateur pour nous. L’existence de la Communauté Européenne a aidé les populations de l’Ouest à aborder sans trop de crainte le monde qui est aujourd’hui le nôtre. Un cadre plus large, plus efficace remplace les frontières nationales et nous permet à tous d’exister face aux puissances économiques et démographiques du monde d’aujourd’hui. Dans une certaine mesure, l’ouverture à l’Est ne va-t-elle pas créer une brèche – d’ailleurs pensée comme telle par les dirigeants de l’URSS – dans ce cadre européen ?

Événement révélateur car, une fois de plus, comme en mai 40, comme en mai 1968, comme au moment de la crise pétrolière de 1973, les événements nous ont surpris. Réfléchit-on assez à ce que signifie cette surprise ?

Peut-être faut-il s’y résigner. Peut-être la surprise exprime-t-elle seulement une confiance insuffisante en nos propres valeurs, notre crédulité vis-à-vis d’affirmations idéologiques qui nous venaient de l’autre côté et dont les événements nous ont montré qu’elles étaient construites sur du sable. Peut-être faut-il accepter que, périodiquement, telle une pluie de météorites frappant une planète dénuée d’atmosphère, des événements complètement inattendus puissent venir nous perturber. Peut-être devons-nous accepter et prendre la mesure de l’incertitude de l’avenir : « The future is a vacuum of understanding » déclarait récemment le Professeur Jay Forrester, auteur du fameux « Rapport au Club de Rome ». Faut-il rendre les armes devant le futur, le déclarer inconnaissable, et faire l’aveu de notre dépendance vis-à-vis de l’imprévu ?

L’objet de cette note est de protester contre cette renonciation. Le besoin d’anticipation est ce qu’il y a de plus humain en nous, de plus original. C’est grâce à lui que nous avons la capacité d’élaborer des projets. Sans lui, il n’y a pas d’avenir possible, pas de vie possible. Et toute l’histoire humaine vient à l’appui de notre affirmation.

Le danger qui, en ce moment même, pèse sur l’idée démocratique confirme ce propos. Nous avons choisi l’exemple de la démocratie car celle-ci est indissociable de notre société : elle incarne les valeurs de liberté, de responsabilité, de solidarité, d’initiative, qui nous ont faits ce que nous sommes. Mais, ici, elle sera seulement un exemple, tant le propos peut être généralisé.

Un avertissement pour la démocratie

En démocratie, l’anticipation représente l’une des principales – sinon la plus évidente – parmi les raisons d’être des dirigeants : « gouverner, c’est prévoir ». Qu’ils soient à la tête de la plus modeste commune ou de la plus large confédération d’Etats, on attend d’eux qu’ils aient de l’avance – un peu d’avance – car le principe même de la démocratie réside dans l’accord entre les leaders et la majorité des citoyens. Les premiers, ils doivent voir venir les événements, flairer les concepts qui rendront possible la préparation de l’avenir. D’une certaine manière, l’anticipation assume aujourd’hui dans nos sociétés démocratiques la fonction qui était celle de la « vertu » aux yeux des citoyens romains.

Lorsque l’aptitude à l’anticipation est forte, elle porte en elle les moyens de sa mise en œuvre. Lorsqu’elle défaille, les moyens disparaissent en même temps. Les Pouvoirs Publics se trouvent alors engagés dans un processus qui exprime leur affaiblissement : ils n’osent plus engager les transformations qui leur paraissent nécessaires ; ils se contentent de gérer le quotidien, de crainte de soulever des oppositions trop difficiles. Ils vont, selon les circonstances, vers l’excès d’intervention, vers l’abstention ou, plus souvent, vers l’esquive de faits devenus incontournables.

Le contraste est remarquable avec le déploiement des problèmes mondiaux qui mettent en cause le présent et l’avenir, et qui sont innombrables. Comment, par exemple, aborder l’avenir de l’URSS, cet immense pays dont même le nom futur ne nous est pas connu ? Comment donner vie aux nouveaux équilibres qui doivent être mis en place à l’intérieur de l’Europe ? Comment reconsidérer la place de cette dernière entre les Etats-Unis et le Japon, ou encore dans le contexte des relations des pays du Nord avec les pays du Sud ? Comment, à l’exemple des entreprises, inscrire dans la vie et le comportement des grandes collectivités notre environnement d’information, de communication, de mondialité, de souci du client ? D’autres questions encore ont trait à l’avenir de l’éducation, à la préservation de l’environnement, à la démographie et aux relations entre les générations, etc. Dans tous ces domaines et dans bien d’autres, illustrant la crise de l’anticipation, le grand nombre des études dissimule mal la pauvreté de la réflexion transformatrice et la difficulté de l’action.

Retrouver l’anticipation

La situation actuelle n’est pas sans mérites. Elle fait justice des prospectives simplificatrices, elle élimine l’élément prédictif, elle remet à leur place les idéologies, elle nous met en garde contre nos passions, contre le fait de croire que la force d’une conviction plaiderait en faveur de sa justesse.

Cependant, elle suscite l’anxiété car elle fait ressortir les incertitudes et le vide du futur : la mort du mythe de la Raison, né avec les Lumières, qui postulait que des lois morales simples, comme les lois physiques, pouvaient être connues et qu’il suffirait de les respecter pour que tout aille bien ; l’apparition d’une situation autre, infiniment plus nouvelle par rapport au passé récent que ne fut la philosophie des Lumières en son temps ; le pressentiment d’autres surgissements. Du moins, jouissons-nous temporairement d’un privilège précieux, mais dont il faut aussi mesurer ce qu’il comporte d’éphémère et de courte marge de décision. Nous sommes provisoirement dispensés, en tout cas dans nos pays, de subir les « vertiges de l’imaginaire » (1). Notre grande chance est de ne pas nous trouver dans l’ambiance lugubre qui a précédé la Deuxième Guerre mondiale, L’époque actuelle ne lit ni Spengler, ni Toynbee, elle est confiante, curieuse, optimiste. Mais, déjà, des forces nouvelles, illégitimes et dangereuses surgissent, et nous risquons de repartir un jour dans un de ces cycles dramatiques que nous avons connus dans le passé. Il y a nécessité et urgence à retrouver la capacité d’anticipation.

Des peuples, des époques se sont perdus pour n’avoir pas su résoudre, ou parfois même percevoir, les énigmes auxquelles ils étaient confrontés. Notre chance à nous ? Etre prévenus. Mais cette chance est éphémère. Elle nous incite à interroger le passé. Exercice propre aux époques de transition ! Exercice périlleux mais intéressant, puisque l’Histoire est aussi un miroir.

Deux profils issus du passé peuvent nous éclairer. Comme il s’agit d’un homme du XIIIe siècle, l’Empereur Frédéric II de Hohenstaufen, et d’un homme du XXe siècle, Jean Monnet, leur ressemblance ne saute pas aux yeux. Qu’y a-t-il de commun entre le monarque qui a combattu toute sa vie pour imposer et faire reconnaître la légitimité de son pouvoir et le commerçant en cognac, amateur mais militant ? Et, pourtant, les similitudes de leurs aspirations et de leur action sont éclairantes. L’Histoire de l’Europe ne manque pas de profils singuliers ou héroïques. Nous avons choisi ceux-là pour leur actualité. On trouve chez l’un et l’autre :

• la compréhension en profondeur d’une époque de ruptures, à partir du contact avec les gens, de l’expérience personnelle du monde, des situations, des épreuves.

• Une pensée personnelle capable de motiver et de rassurer les contemporains, tout à la fois en leur proposant une vision renouvelée, convaincante, enthousiasmante et du monde et du rôle que chaque personne était susceptible de jouer dans ce monde.

Nous évoquons ici, bien entendu, la concrétisation, à l’initiative de Jean Monnet, du rêve européen. Nous évoquons aussi – et cela est moins connu de nos jours – ce que Frédéric II a réalisé en son temps pour suggérer à ses contemporains l’image d’une Europe qui tirerait sa force de sa diversité, qui accueillerait la variété des cultures judéo-chrétienne et islamique et qui réussirait ainsi à établir des liens d’amitié et de confiance avec des partenaires extérieurs, jusque-là adversaires (2).

On le voit, il n’est pas paradoxal de se pencher ainsi sur le passé : les uns, en face du vide qu’ils redoutent, y percevront le réconfort de précédents ; d’autres, et notamment nos amis de l’Est, y trouveront les racines communes sur la base desquelles nous pouvons désormais espérer construire l’Europe ensemble ; les Européens y verront la manière d’associer l’impératif d’anticipation et le pragmatisme sans lequel rien de bon ne peut s’accomplir.

Les événements dès derniers mois, qui dépassent nos espérances à tous, rendent aussi plus urgente l’instauration de comportements nouveaux. C’est parce qu’ils ont proposé de tels comportements que nous évoquons les figures inhabituelles – pour l’une d’entre elles au moins – de Frédéric II et de Jean Monnet : ils ont proposé l’anticipation du sens. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus compter sur des hommes providentiels et nous souhaitons tous, forts de bien des expériences, ne plus avoir à compter sur eux. C’est donc tous ensemble que nous avons à inventer cette anticipation du sens : valoriser la sagesse instinctive des hommes et des femmes ainsi que leur expérience de la vie et des situations ; nous réunir autour des valeurs de civilisation et des valeurs de la personne ; et non seulement nous préoccuper tous ensemble de rendre la planète habitable, mais encore oser proposer à tous l’effort de devenir heureux.

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(1) Evoqués par Raoul Girardet dans « Mythes et Mythologie » – Editions du Seuil.
(2) Pour connaître la vie de Frédéric II et de Jean Monnet, on lira avec intérêt :
• sur Frédéric II :
« Frédéric II de Hohenstaufen ou le rêve excommunié » de BENOIST-MECHIN – Librairie Académique – Editions Perrin.
« L’Empereur Frédéric II » de Ernst KANTOROWICZ – Bibliothèque des Histoires – Editions Gallimard.
• sur Jean Monnet :
« Jean Monnet, l’inspirateur » de Pascal FONTAINE – Editions Grancher.
« Mémoires de Jean Monnet » – Editions Fayard.

Eloge de l’enthousiasme

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Éloge de l’enthousiasme

Ce texte a été élaboré en commun et diffusé en janvier 1997 par les membres
de la Société Internationale des Conseillers de Synthèse.
Sa reproduction est autorisée sous réserve d’indication de la source

« Les manchots du Pacifique Sud s’enfoncent, au cœur de l’hiver antarctique, vers l’intérieur des terres, là où il fait à la fois le plus froid et où la nourriture est la plus éloignée, puisqu’il faut aller la chercher dans la mer qui – par ailleurs – est de plus en plus distante, étant prise par les glaces – pour couver, chacun à son tour, l’œuf unique du couple… Un comportement d’autant plus absurde qu’il n’y a pas de prédateurs pouvant expliquer ce comportement, que les scientifiques expliquent par un déplacement progressif du pôle magnétique… »

Que voulons-nous ? Une société d’enthousiasme

Tout indique aujourd’hui que nous avons quitté les rivages reposants de la société de croissance que nous avons trop souvent confondue avec une société de croyance. Ses repères s’éloignent nous laissant démunis de méthodes et de symboles. C’est le moment où il faut s’éloigner des sirènes qui nous invitent à ne plus ni dépenser ni investir pour répondre aux chants courageux qui invitent chacun à se dépenser et à s’investir. Car c’est d’enthousiasme qu’il faut faire preuve aujourd’hui.

Cet enthousiasme n’est pas à attendre d’un virus pour une fois bénéfique, d’on ne sait quel homme providentiel ou de quelque potion magique ; il viendra de notre volonté d’autonomie dans nos choix et de solidarité dans nos actions. L’enthousiasme ne peut se construire que sur trois convictions : le devoir d’innover, le droit de savoir, le pouvoir de faire. Si, pour chacun de nous, vivre c’est choisir de construire notre avenir et non de le subir, les conditions du choix sont bien celles-là.

Le devoir d’innover

L’ensemble des raisonnements conservateurs s’appuie sur le constat implicite que nous vivons dans un monde fini – au sens de limité. Dès lors des notions comme celles de progrès, de croissance, de changement, ont comme corollaires des comportements gagnants-perdants, construction-destruction, action-réaction. Cela revient à évoluer dans un monde qui joue à sommes nulles, où par exemple le ralentissement de la croissance nous conduirait à retrouver des situations stationnaires. Du coup, les effets de ces régulations, comme la déflation ou le chômage, apparaissent comme des désordres subis mais dans un ordre raisonné du gouvernement des êtres et des choses. Dans cette optique, le chômage n’est pas la cause du dysfonctionnement de notre société, mais bien plutôt l’un de ses effets les plus dévastateurs. Et il est attristant de voir la dissipation des immenses efforts faits pour réduire l’effet – qui ne contient pas en lui-même la question qui l’a fait naître – au lieu de se concentrer sur les raisons et les moyens du développement des activités humaines.

Dès lors, changer la donne n’est pas un luxe pour certains, c’est un devoir pour tous. Ce n’est en effet que dans l’innovation que peuvent se dissoudre les nostalgies et les envies, que peut s’enrichir la volonté d’une utilité sociale puisque l’innovation – à la différence de la découverte – suppose qu’elle soit applicable aux autres et au monde réel. Innover impose que l’on sorte du cadre de référence, que l’on se projette vers un ailleurs ou un autrement, que l’on s’intéresse plus à capter ce qui bouge qu’à camper sur ce qui reste inerte, en un mot que l’on se mette en route vers les autres et pour les autres. Mais, innover n’est pas rêver.

Le droit de savoir

Car le rêve s’appuie à la fois sur l’évasion par rapport au réel et sur l’absence de conséquences des situations qu’il nous propose. Dans la recherche des nouveaux territoires de l’action et de l’utilité, l’important n’est pas de vouloir construire un autre monde mais de changer l’état du monde en mettant le principe de réalité au service de la volonté de rendre le souhaitable possible. C’est à ce prix que l’on évitera le désespoir des uns, l’égoïsme des autres.

On brise un rêve, on dissipe une illusion, il reste toujours quelque chose d’une innovation. Mais pour qu’elle s’incarne et se renforce, encore faut-il une connaissance suffisante du terrain et des bénéficiaires auxquels elle s’applique pour multiplier les chances de succès. C’est ce droit de savoir où en est le monde dans ses différentes composantes, son fonctionnement à ses différents niveaux d’organisation, les comportements individuels et collectifs de ceux qui le peuplent, les moyens et les techniques qu’ils utilisent, les langages et les symboles qu’ils pratiquent qui constituent la condition indispensable du développement d’innovations porteuses d’efficacité et de progrès.

Mais ce droit de savoir, surtout dans une époque qui se mondialise, dont les activités s’enchevêtrent, dont les pratiques religieuses, sociales et culturelles s’uniformisent et se diversifient au gré des rapports de force, ne doit pas servir de référence unique à nos actions. Le développement ultrarapide de l’information disponible, qui pourrait passer pour une facilitation de l’accès à la connaissance, se révèle souvent comme un afflux incontrôlé de données qui nous submergent. Ce droit de savoir n’a de sens que si l’on veut faire de cette information un matériau d’une nouvelle architecture de la société ; s’il nous sert à être un éclaireur éclairé.

Le pouvoir de faire

Avant même la concrétisation de l’hymne incantatoire à l’égalité des chances, encore faudrait-il que chacun puisse saisir ne serait-ce qu’une chance. Le langage n’est pas neutre, de ceux qui veulent « donner » leur chance aux jeunes, car ce n’est pas d’une aumône que la volonté d’agir se nourrit, c’est de l’air de la liberté et des grands espaces de l’initiative. Le vieillissement adipeux de bien des institutions intermédiaires étouffe dans ses replis graisseux l’aspiration à la liberté et occupe avec une fausse placidité les espaces de l’initiative.

Il ne s’agit pas de faire à la place des acteurs, il s’agit de leur laisser jouer une pièce qui n’est pas écrite mais dont personne mieux qu’eux-mêmes ne saurait trouver le thème, le rythme, la syntaxe, le contenu et ses rebondissements. Ils n’ont pas besoin de souffleur mais, de grâce, laissez-les souffler !

L’éloge de l’enthousiasme – si l’on n’y prend pas garde – peut se porter sur la destruction du présent parce qu’il est insupportable beaucoup plus que sur la construction du futur parce qu’il est inconfortable. Autant analyser le présent pour s’armer contre ses dérives et s’appuyer sur ses points forts.

Que trouvons-nous ? Une économie de contraintes

Dans la perspective de retrouver la conscience et la maîtrise de nos actions futures, gardons en mémoire quelques-uns des grands traits de la société actuelle qui fixent les limites et les opportunités de nos initiatives. Car nous ne partons pas, pour bâtir l’avenir, d’un vague terrain modelable à loisir ; mais d’un champ d’action fait d’une terre travaillée, retournée par l’énergie des hommes, fertilisée par leur intelligence et leur ténacité, nourrie de leurs efforts et de leurs craintes, de leurs espoirs et de leurs ambitions. C’est à la fois un espace d’accomplissement et un réseau de contraintes.

La déroute des organisations

Certes, il est naturel que les sociétés humaines créent, au fur et à mesure de la prise en compte de problèmes de plus en plus nombreux, complexes et interdépendants, des institutions médiatrices entre la personne et son environnement. Ces institutions, avec une finalité généralement bien définie, ont la charge de résoudre, à leur niveau, les problèmes qui leur sont soumis. Si la représentation politique a été la première et la plus invoquée de ces formes de médiation, elle a créé des émules qui ont repris ses méthodes ou s’en sont inspirés, mais avec des ambitions, des valeurs ou des territoires très différents.

Or le poids croissant de ces organisations médiatrices a paradoxalement coupé la personne de son milieu : la Sécurité sociale et le système de soins de la responsabilité individuelle du « patient assuré » sur sa santé, le système routier et l’automobile du sens de la distance, de la vitesse et du danger, l’industrie agroalimentaire de la référence à certains rythmes naturels… Ni critique ni procès, mais la constatation que la massification d’une population sur un problème de société noie la responsabilité de chacun et détourne l’énergie vitale non vers la solution optimale du problème mais vers la relation optimale de la personne avec l’institution en charge du problème…

Ces institutions se sont forgé des mécanismes de fonctionnement axés à la fois sur leurs performances (ce sur quoi on les juge) et leur durée (ce sur quoi elles se jugent). Focalisées sur ces enjeux, elles en viennent parfois – souvent – à en oublier leur finalité. Rares sont les institutions qui rappellent, en l’actualisant, le sens de ce qui les fait naître, car trop souvent ce rappel est aussi un appel à la refondation. Dès lors – car une organisation n’a jamais le goût du suicide – c’est le fonctionnement des mécanismes qu’elles conduisent qui les domine. Regardez comment fonctionnent certaines écoles de gestion, qui reproduisent et amplifient le modèle qui les a portées et qui forment – sauf exception – de véritables taxidermistes de l’entreprise.

La crispation sur la répétition du passé

La perte de repères sur la signification de l’action, déjà fortement perturbatrice pour la personne, devient franchement paralysante au niveau d’une organisation. En effet, les exemples de dysfonctionnement de nombre d’organisations montrent qu’un système organisé, s’il est capable de générer les mécanismes de sa propre survie, ne contient généralement pas en lui-même les germes de son progrès ou de sa disparition. C’est la pression ou les chocs de l’environnement qui va le déstabiliser vers le dynamisme ou la mort. A vrai dire il n’y a pas à l’heure actuelle de véritable réflexion sur la durée de vie des organisations.

En effet, si l’entreprise est capable de mesurer l’optimisation dans l’espace des éléments qui contribuent à son activité (moyens matériels, financiers, humains, informationnels, etc.) elle est très peu adaptée à la maîtrise de cette optimisation dans le temps. Le sort fait dans la plupart des entreprises à la planification stratégique, réduite à des tendances lourdes sur des durées relativement brèves en est une illustration commune. C’est ainsi la relation au temps qui paraît être la grande faiblesse des organisations, ce qui explique la fréquence de la référence au passé pour justifier non seulement l’action présente mais aussi l’organisation future. Ce décrochage de rythmes entre la vitesse d’évolution de l’environnement et la lenteur du changement de l’organisation génère des divergences dont la régulation n’est aujourd’hui dans la plupart des cas que très imparfaitement maîtrisée.

Le libéralisme en trompe-l’œil

Des voix s’élèvent pour stigmatiser méfaits et dysfonctionnements du libéralisme ambiant mais peu se risquent à le remettre en cause comme le mode pertinent de l’organisation de nos sociétés. Le libéralisme est aujourd’hui un article de foi dans une logique du type « puisque jusqu’à présent il a réussi à nous tirer d’affaires, il le fera encore et nous tirera de la crise actuelle, même si nous ne savons pas comment ». Rappelons qu’il ne s’est mis en place que pas à pas, dans un conflit permanent avec d’autres modes d’organisation des sociétés : les sociétés d’Ancien Régime n’étaient pas libérales, la plupart des sociétés du XIXe non plus (souvenons-nous des débats autour du libre-échange), sans parler de la manière paradoxale dont est en train de se construire sous nos yeux la Chine du siècle prochain.

N’ayant plus d’adversaires à combattre depuis la faillite des organisations collectivistes, nous pensons le libéralisme comme l’unique et durable mode d’organisation. Il y a là en même temps erreur et faute : erreur de croire que la réalité d’aujourd’hui n’est qu’une transition entre un passé que nous embellissons et un futur dont nous pensons qu’il lui ressemblera, faute à tous les niveaux en mettant en œuvre des actions qui retardent et pervertissent les promesses d’un changement.

Nous croyons, par exemple, être régis par une économie de marché ; réputé pour être le terrain de l’initiative et de la compétition, le marché devient aussi pour beaucoup le champ clos d’un affrontement réducteur d’initiatives et pourvoyeur de drames sociaux. Sans aller jusqu’à dire qu’il ne représente que l’un des avatars d’un protectionnisme latent, le marché devient néanmoins l’un des éléments d’un réseau de contraintes dans lequel nous sommes enserrés. Mais ce n’est pas en l’incriminant par des incantations sulfureuses que nous nous en affranchirons. C’est en le remettant à sa place d’outil de régulation de l’organisation sociale que nous rétablirons un équilibre alliant la satisfaction des personnes et la justification de l’utilité des organisations.

La monétarisation des échanges

Dans la panoplie de ses moyens, le libéralisme dispose avec la monnaie d’un instrument efficace pour faciliter et amplifier ces échanges, singulièrement dans une période de mondialisation et de complexité croissante. Et l’on assiste à la montée en puissance du libéralisme et de la monnaie, dans un mouvement conjoint, presque siamois. Que l’économie de marché se répande et le règne de la monnaie s’étend et, plus grave, tout ce qui n’est pas monnaie, monétaire ou monnayable perd de son importance et de sa réalité sociétale. Car n’a de l’importance que ce que l’on sait mesurer. Et insidieusement, l’outil et l’unité de mesure définissent pour partie la hiérarchie des préoccupations et des problèmes de société.

Les organisations qui font commerce ou industrie de l’argent prennent dès lors une importance disproportionnée par rapport aux autres institutions et ont tendance à dicter leur loi de maximisation du profit monétaire et non pas du profit sociétal global. De cette divergence naissent des incohérences notables, et il n’est pas rare aujourd’hui de voir des entreprises industrielles, et non des moindres, se donner comme règle de conduite celle qui leur est dictée par leurs administrateurs banquiers, assureurs ou fonds de pension américains, c’est-à-dire celle de la rentabilité financière maximale et rapide, et non celle de la rentabilité économique, il est vrai parfois plus lente et plus risquée.

C’est dire que les notions de progrès et d’efficacité sur lesquelles nous vivons depuis plus d’un siècle et qui ont accompagné les découvertes scientifiques et techniques se sont progressivement perverties. La croissance économique qui en a découlé a pris pour signe la monnaie, correspondant tant bien que mal aux aspirations des personnes en matière d’enrichissement personnel et de bien-être collectif. Maintenant qu’elle s’est largement dégagée des contraintes de l’économie productive (12 % des échanges monétaires mondiaux servent à régler les échanges commerciaux), elle se vide de son contenu culturel traditionnel pour devenir un instrument de contrainte, au nom duquel on sème le désarroi et l’injustice, et un moyen d’exclusion pour ceux qui, ne pouvant y accéder, sont écartés du fonctionnement normal du système social. Les mesures prises pour les y réintégrer se traduisent elles-mêmes par une symbolique monétaire, tout aussi dépourvue de sens social que la cause qui les a rendues nécessaires.

La contre-productivité

Jamais les réflexions prophétiques pour les uns, excessives pour les autres, d’Yvan Illich, il y a une trentaine d’années, n’ont eu d’aussi éclatantes illustrations qu’aujourd’hui.

Les exemples de contre-productivité qu’il annonçait se produisent aujourd’hui sous nos yeux. L’automobile, alliant vitesse et commodité, conduit par son acceptation et son succès aux embouteillages et aux encombrements. Ainsi un mécanisme conçu pour élargir l’autonomie des personnes se retourne contre leur liberté et leurs intérêts. Mais le seuil de passage d’une liberté conquise par le progrès à une dépendance subie est difficile à percevoir par suite notamment de l’accoutumance à la servitude. Or le franchissement de ces seuils critiques engendre une multitude de conséquences, physiques, sociales, culturelles, économiques, qui se répondent dans un concert qui paralyse les velléités d’autonomie et de changement.

Mais ce constat étant fait, sortir de ces mécanismes de contre-productivité impose à la fois l’anticipation et l’élargissement du champ de l’analyse et de l’action. C’est en fonction des autres modes de circulation possibles, de l’évolution de l’habitat, de la localisation actuelle et future de l’emploi, du sentiment de la qualité de vie nécessaire, qu’il faudra repenser par exemple tout le système de circulation. Faute de cette analyse globale, le système de transport fabriquera à terme des exclus ou des isolés, le système de santé des malades socialement laissés à eux-mêmes, le système éducatif des analphabètes sociaux.

Ces handicaps, et quelques autres, sont autant de contraintes qui nous ont fait passer d’une société de mouvement à une société de digestion. Nous sommes devenus des ruminants du progrès, remâchant les vieilles recettes sous prétexte qu’avant la soupe était bonne, marmonnant des mots – technique, technologie, développement, nouveauté, croissance… – que nous avions appris dans l’enthousiasme et qui ne rendent plus aujourd’hui qu’un son étouffé au mieux par la nostalgie, au pire par la rancœur.

Des Don Quichotte du progrès, il ne nous reste ni la superbe ni la folie ; il nous reste Rossinante. Hélas! Le cheval est fourbu au moment même où les espaces à découvrir sont de plus en plus vastes, et paradoxalement de plus en plus proches, et où il faut les parcourir à bride abattue, tant le temps social s’accélère.

Que devons-nous faire ? Inventer demain

Ainsi nous avons progressivement dynamité les invariants de nos sociétés avancées. Les tentatives de replâtrage, les bricolages d’organisation ou de gestion se sont montrés au mieux inopérants et au pire néfastes. Nous sommes sur la voie d’une anarchitecture sociale. Aucune période n’a été si propice à redonner à chacun le pouvoir de changer les choses puisque les recettes du passé ne réussiront pas dans les chaudrons de l’avenir. Il nous faut donc inventer demain sur de nouveaux territoires et par une démarche qui tiennent compte de nos richesses et de nos énergies.

Les nouveaux territoires

Créer de la richesse sociale

C’est remettre l’homme au cœur de l’organisation de la société. Ayant dépassé les limites de la cohérence entre l’organisation économique et l’organisation sociale, les critères de richesse économique ne peuvent plus satisfaire à eux seuls aux besoins de la société. D’ailleurs les efforts d’efficacité économique et financière réalisés au cours de ces dernières années dans la majorité des entreprises vont conduire par leur succès même à rendre caduc le critère de rentabilité économique qui sera largement maîtrisé au début du siècle prochain, comme sont aujourd’hui de mieux en mieux maîtrisés les critères techniques – fiabilité, sécurité, efficacité… Il faudra à l’entreprise trouver un autre critère d’utilité sociale que celui de générer le plus grand profit financier – aussi bien réparti soit-il entre les acteurs qui l’auront fait naître…

Déjà, d’innombrables expériences, modestes mais pertinentes, naissent de toutes parts pour tenter cette réconciliation entre l’homme et son milieu, au-delà des querelles idéologiques pour savoir si le libéralisme est la meilleure ou la seule forme d’organisation. Les entreprises d’insertion, le monde associatif, les clubs de réflexion-action… fourmillent, signes d’une vitalité inventive qui récusent l’absurdité d’un système fait pour les accompagner vers l’accomplissement de leur destin et qui coupe dans la réalité toute velléité de changement.
Cette richesse sociale est à créer dans tous les domaines : la solidarité, la lutte contre l’indifférence et la solitude, le combat contre la pauvreté éducative, culturelle, esthétique, l’insertion sous toutes ses formes, bref la réponse à tous les besoins que la sortie lente et douloureuse de notre société de consommation et d’échanges massifiés va permettre de révéler au grand jour. Un peu comme si nous étions à la fin du Secondaire et que nous voulions donner leur chance à ces petits mammifères qui viennent d’apparaître et qui courent entre les pattes des dinosaures.

Juger sur les performances

Nul n’ignore que l’efficacité d’un changement repose en partie sur une connaissance fiable de la situation de laquelle on part. Il y a beau temps que le monde économique s’appuie sur l’analyse du passé – le sien et celui de son environnement – pour fonder ses stratégies et ses tactiques.

Pour l’éducation, la santé, la police et a fortiori pour les nouveaux territoires de l’action, nous savons bien que des instruments de mesure existent permettant d’évaluer et de comparer la qualité des prestations fournies. Mais personne n’ose y recourir par crainte de réactions notamment syndicales, politiques, sociales, bref par peur de briser des tabous que la pénombre de l’ignorance permet de laisser prospérer.

Cette évaluation de l’efficacité sociale à tous les niveaux et sur tous les sujets est ainsi une condition nécessaire, bien sûr non suffisante, à la floraison d’innovations sociales dont le droit de cité ne sera reconnu qu’au prix de cette justification.

Une nouvelle démarche

S’emparer des problèmes avant qu’ils nous atteignent

Sans rêver d’un monde sans crises et sans ruptures, on peut néanmoins souhaiter que les évolutions majeures d’une société ne s’opèrent pas systématiquement par des révolutions successives. Il n’y a pas de corrélation dans l’histoire entre la violence des changements et l’efficacité de leurs résultats.

Or la complexité croissante et l’interpénétration des éléments des problèmes de notre société imposent une analyse anticipatrice que les organisations ne sont pas spontanément prêtes à initier. Les problèmes de mode de transport et de déplacement, les politiques de santé, la cohérence entre la sphère monétaire et la sphère de l’économie réelle, les aspects quantitatifs et qualitatifs de l’éducation de la jeunesse, l’évolution des compétences au cours de la vie active, l’impact des technologies sur les systèmes d’information… tous les aspects de notre vie individuelle et de notre organisation collective appellent des solutions qu’il s’agit aujourd’hui de repenser totalement. Seule l’anticipation en permet une approche sereine et partant efficace.

Expérimenter dans l’incertitude

:L’ère de la civilisation industrielle qui a monopolisé et marqué les démarches mentales de plusieurs générations en Occident, quoique touchant à sa fin, nous lègue des réflexes méthodologiques qui peuvent paraître indélébiles. Par exemple, réfléchir avant d’agir a été érigé à la hauteur d’un dogme qui se comprend dans une analyse rationnelle et déductive du monde physique et de sa transformation. Sa pertinence absolue reste à prouver à des niveaux de complexité plus grande mêlant de surcroît des éléments rationnels et irrationnels.

Il semble au contraire que l’expérimentation sur des sujets nouveaux avant même d’avoir analysé l’intégralité d’une situation et traité scientifiquement l’information qui en résulte donne aujourd’hui des résultats que le peintre Soulages résume en disant « c’est ce que je trouve qui m’apprend ce que je cherche ». Et plus on a fait exploser les repères de l’action, plus c’est en agissant que l’on trouve où l’on va.

Être ambitieux dans le projet et humble dans l’action

S’impliquer dans l’innovation sociale, c’est vouloir participer au changement et au progrès du monde. Située dans le continuum de l’espèce humaine, cette attitude peut paraître démesurée. Mais à l’inverse, ne pas croire que notre rôle est d’apporter, au niveau d’organisation qui est le nôtre, une contribution signifiante à l’époque signe son indifférence au monde ou le sentiment d’une impuissance sociale.

Inscrire son action dans une démarche ambitieuse est à la fois le signe de l’importance du rôle que l’on peut exercer et du respect et de l’attention que l’on porte à la nécessité du progrès social permanent. Ce n’est pas pour autant de l’orgueil sans sombrer dans les délices néo-prolétariennes du « seul je ne suis rien, ensemble nous sommes tout », l’humilité consistant à se sentir contributeur dans un mouvement de dynamique sociale qui nous dépasse et nous emporte, mais dans une direction que nous avons choisie.

Faire du durable avec l’éphémère

Si l’histoire de l’humanité est jalonnée de périodes fastes et tragiques, opulentes et frileuses, calmes et tourmentées, elle nous indique – sublimée ou non par des doctrines ou des symboles – la fragilité des équilibres sociaux. La lourde chute psychologique vécue depuis vingt ans, plus ou moins dominée selon le degré de croyance dans le pouvoir des hommes ou la fatalité des choses, nous en apporte une nouvelle preuve. Il nous faut faire le deuil de bien des certitudes et faire éclore de nouvelles raisons d’espérer et d’agir. Or on ne peut innover que si l’on a le sens de la liberté. Vouloir aujourd’hui forger ou retrouver des formes renouvelées de cette liberté, c’est retrouver jour après jour dans les actes quotidiens les éléments épars et souvent minuscules qui organisés dans un projet constitueront nos nouvelles références pour l’avenir.

C’est, nous a appris Gaston Berger, dans les faits porteurs d’avenir que se trouvent les raisons de bâtir le monde que nous voulons. Cela conduit à mettre bien souvent ce qui est à la marge de notre société au centre de notre réflexion. Nous savons aujourd’hui que c’est à nous qu’il revient de créer ce qui nous enthousiasmera et qui enthousiasmera les autres. C’est dans ce passage d’une société de découvertes et d’inventions à une société d’innovations et d’échanges que réside le défi que nous lance le monde. Chercher à faire triompher à chaque instant, par un effort solidaire et joyeux, le sens que nous voulons donner à notre action dans le respect des autres est sans doute aujourd’hui la plus belle preuve d’enthousiasme à proposer au monde et à soi-même.

© SICS – Reproduction autorisée sous réserve d’indication de source.

La dématérialisation

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La dématérialisation

Ce texte a été élaboré en commun et diffusé en mai 1977 par les membres
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Dématérialisation est un mot moins usité et correspond à des notions moins simples, à des événements plus récents de notre époque.

Si l’on veut bien y réfléchir, quelle image pourrait se faire un honnête homme du siècle dernier de mots comme énergie, information, communication, par exemple ? Peut-être la puissance d’un torrent, le journal, l’assemblée, mais certainement pas les centrales nucléaires, la télévision ou les satellites géostationnaires, l’avion supersonique.

Et pourtant, on a toujours couramment recours pour présenter le résultat de l’activité des hommes à la notion de biens et services. Mais longtemps le concept utilisé pour la mesure de cette activité a été beaucoup plus celui de la matérialisation qui rendait sensible, crédible, vérifiable et vrai tout ce qui, sans elle, restait imaginaire, discutable, inquantifiable.

Certes l’idée, l’invention, l’organisation, l’abstrait avaient leur place dans l’effort de productions de plus en plus complexes et sophistiquées, mais ce n’est qu’au moment où on les rendait concrètes dans la matière que leur efficacité pouvait apparaître et s’imposer.

Cependant, la dématérialisation est bien un des phénomènes majeurs de notre époque. Si nous le percevons assez peu, c’est d’abord parce que nous vivons avec d’anciens concepts plus à l’aise qu’avec de nouveaux. Ensuite parce que la dématérialisation remplace du « poids », évident, par de la matière grise (intelligence, savoir, organisation) invisible et impondérable. Si bien que, partout présente, elle n’est nulle part sensible sans un effort de réflexion. Habitués à ce que les biens (matériels) se forment par l’union du capital et du travail, nous oublions qu’ils résultent de plus en plus des connaissances, du savoir-faire, de la créativité, de l’imagination et de l’organisation, éléments « immatériels ».

Et pourtant, sans cette notion quelle vue faussée prendrions-nous de notre époque ! Et comment pourrions-nous préparer un avenir où éducation, santé, information, culture, activités civiques seront des éléments essentiels (et dématérialisés) de notre vie économique et sociale ?

Comment comprendrions-nous – si nous persistions à ne compter qu’avec des éléments matériels – les façons nouvelles d’aborder des problèmes déjà évoqués, ceux de la croissance, du travail, du risque et de la consommation ?

Si, comme nous le croyons, notre rencontre avec la dématérialisation est aussi quotidienne que celle avec ces autres sujets, alors peut-être fallait-il le dire et vous demander d’y réfléchir avec nous. »

Aujourd’hui, paradoxe, la dématérialisation est un des faits les plus concrets que les civilisations modernes aient jamais sécrétés. Ainsi, si nous en restions à la valeur des choses, devrait-on considérer les productions humaines à travers leur valeur matérielle. Le prix au kilo d’une automobile correspond à peu près à 100 grammes d’un téléviseur, 20 grammes d’un poste de radio à transistors, un décigramme d’un avion supersonique ; c’est bien que la valeur des choses n’est pas uniquement dans la matière incorporée mais dans d’autres éléments immatériels qui nous portent à réfléchir. De plus un des courants technologiques majeurs des vingt dernières années se concrétise par la miniaturisation de toute une série d’éléments de notre vie quotidienne, de la machine à calculer à la calculatrice de poche, de l’ordinateur central à la micro-informatique, de la bibliothèque au microfilm, etc.

Mais nous sommes toujours dans le cadre étroit des réponses matérielles à des besoins connus. En fait le niveau actuel de satisfaction de ces besoins, la qualité matérielle des réponses obtenues conduisent les sociétés modernes à constater l’apparition de réponses moins matérielles à des besoins renouvelés.

De la survie et du confort, les sociétés développées passent progressivement à une place plus large accordée aux besoins de relation, d’abstraction, de symbolisme. Que l’on ne pense pas ici que ces besoins ne se révèlent qu’après la satisfaction des besoins de survie ; au contraire leur place dans la vie de la société se développe à une vitesse de plus en plus grande. Que ce soit dans le domaine de l’information, de la culture et de la formation, de la santé, ou des activités civiques, on constate une orientation croissante de l’activité des hommes – producteurs et consommateurs – vers ces secteurs dont la matérialité n’est pas la caractéristique dominante.

La dématérialisation n’est pas facile à quantifier

Le champ de l’analyse des activités humaines s’est progressivement resserré autour d’un concept de quantification qui s’est révélé un filtre réducteur de la réalité. Ainsi les statistiques – de production, de consommation, etc. – ne saisissent pour l’essentiel que le visible qui, bien sûr, facilite le comptage, ou le prix qui facilite l’analyse de la valeur physique sans distinguer la matière du reste ; c’est même à travers la matière que l’on prend en compte l’impact de l’immatériel. Par exemple, dans les comptabilités nationales modernes les deux notions centrales sont le produit intérieur brut en valeur et sa transformation – dite en volume – pour tenir compte de l’érosion monétaire. Une telle approche quantificatrice est insuffisante, mais justifiée par des concepts anciens.

D’abord parce que beaucoup de pays développés sont fondamentalement physiocrates et croient, dans l’activité des hommes, à la primauté des richesses naturelles, de la terre, sur le génie humain capable de les transformer. Tous les économistes classiques, jusqu’à une date récente, étaient d’accord pour considérer que les seuls facteurs importants de l’activité étaient le travail et le capital (dans son sens d’outil de production) sans tenir pratiquement compte dans l’analyse de ce troisième facteur (expérience, imagination, créativité, organisation, etc.) qui contribue pourtant à accentuer les différences entre pays à niveau technique et à outillage comparables.

Enfin nous vivons toujours sur des situations analysées en termes de passage de la pénurie à l’abondance – sous-entendu de biens matériels – et nous ne sommes pas encore passés à la notion plus complexe et plus vraie de l’abondance réelle des possibilités de réponses à des besoins accrus et, par ailleurs de pénurie de la réflexion des hommes sur la signification de la croissance.

Et pourtant même imparfaites, même tronquées, les indications fournies sur les situations présentes montrent clairement les tendances de fond. Si l’on en prend pour preuve la structure du budget des ménages dans les pays développés, on assiste depuis trente ans, partout, à une diminution des dépenses quantitatives (alimentation et habillement par exemple) et à une augmentation parfois discrète – culture – parfois explosive – service de santé et de communication – de dépenses dont les réponses ont comme caractéristique d’être beaucoup moins matérielles que les premières. C’est de surcroît dans ces nouvelles consommations que s’inscrivent les progrès les plus décisifs (haute-fidélité, télévision, etc.). Ainsi le software existe, nous le rencontrons tous les jours.

La montée du phénomène

Les causes de cette intrusion rapide de la dématérialisation dans nos actions et dans nos consommations sont évidemment multiples. Si l’on jette d’ailleurs un coup d’oeil sur les progrès de la science au cours des dernières décennies, on constate que certaines découvertes décisives portent précisément sur la connaissance de l’invisible, qu’il s’agisse de l’atome, des radiations, des ondes, de l’énergie solaire et de bien d’autres éléments ; c’est sur l’infiniment petit et sur l’infiniment abstrait que s’est porté l’effort des chercheurs et des techniciens. Mais l’interdépendance technique, géographique et économique des sociétés modernes joue de son côté un rôle considérable dans la montée de la dématérialisation. En effet, la circulation croissante des hommes et des idées, du progrès, nivelle les possibilités des pays riches – en amplifiant d’ailleurs les difficultés des autres – et fait porter le poids de la croissance ou de l’échec sur la capacité d’organisation, la vitesse de réaction à l’environnement, la mise en place de réseaux, autant d’éléments parfaitement dématérialisés…

Dans le même temps, il est devenu banal de le signaler, les changements de dimensions dans la production ou dans les échanges entraînent la nécessité de prendre en compte très rigoureusement les éléments des choix prospectifs. La transformation d’une chaîne de production en un outil plus performant ne dépend plus de la solidité du matériel mais de son caractère d’obsolescence et de sa capacité à répondre aux à-coups de la conjoncture.

En définitive, c’est la complexité croissante de la procédure de l’action qui caractérise largement l’état de dématérialisation. Non pas que la complexité soit une fin en soi mais elle s’impose comme une nécessité inéluctable devant les enjeux des sociétés modernes : nous sommes entrés dans une société d’intermédiaires où la relation de l’action à sa conséquence est de plus en plus distendue, et où les signes de l’action doivent être en permanence décodés. Ainsi en va-t-il des administrations – publiques ou privées – des institutions monétaires – nationales ou internationales – de la montée de l’informatique, des structures d animation culturelle et sociale, etc. Car la dématérialisation est une réponse de l’esprit humain à l’ensemble des défis qui lui sont proposés et qu’il ne peut, sous peine de disparaître, que relever.

Pourquoi cette notion est-elle si rarement prise en compte ?

D’abord sans doute parce qu’elle est diffuse. La dématérialisation s’insinue dans tous les actes de notre vie. Dans le travail, par exemple, que dirait un mineur de fond du début du XIXe siècle s’il voyait les méthodes actuelles d’extraction des minerais ? Que diront nos petits-enfants de nos modes actuels de transport ?

Ensuite parce qu’elle reste appliquée souvent, nous l’avons déjà souligné, à un support matériel ; et il fallait à André Turcat toute la réflexion sur ce sujet pour dire à l’issue du premier vol d’essai de Concorde : « j’avais le sentiment d’être aux commandes de dix milliards de matière grise ». On attendait qu’il dise que c’était un bel avion…

Parce que la dématérialisation est aujourd’hui plus intellectuelle que globale, plus raisonnement qu’intuition, plus résultat d’une recherche que fille de l’instinct. Enfin parce que notre éducation ne nous entraîne pas à la saisir là où elle est. Nos sens sont entraînés autrement, plus tournés vers le quantitatif et le physique que vers le qualitatif et l’invisible. En d’autres termes il y a effectivement un couple automobile-conducteur, il n’y a pas de couple spectateur-télévision. Donc la dématérialisation, impalpable, intellectuelle, nous distançant de la réalité par rapport à la sécurité qu’apporte la matière nous fait peur et nous la rejetons.

Quelques problèmes d’aujourd’hui et la dématérialisation

Et pourtant, si l’on analyse à la lumière de ce concept nouveau quelques grands sujets de préoccupation actuels, le paysage change singulièrement.

L’inflation. Son importance et sa mesure s’effectuent aujourd’hui classiquement par l’intermédiaire de la hausse des prix. Mais, au-delà des causes mécaniques dont l’analyse fait les délices des keynésiens et des antikeynésiens ne conviendrait-il pas de voir dans quelle mesure les processus de dématérialisation, par exemple au niveau de l’organisation des producteurs – et de la quasi-absence d’organisation des consommateurs – créent un processus de pouvoir au profit des premiers par le simple fait qu’ils ont plus rigoureusement intégré la possibilité de l’organisation et de la productivité que ne l’ont fait les seconds. Au niveau même de la mesure de la valeur des biens et des services produits, s’il est relativement aisé de valoriser le temps nécessaire à la production d’un lingot d’aluminium, quel est le prix de référence d’une amélioration des modalités de communication dans l’entreprise ou d’une meilleure information ? Car si la productivité physique est bien connue, la productivité de l’invisible est beaucoup plus délicate à cerner. De la même façon les constatations récentes sur la diminution de la rentabilité du capital investi dans tous les pays développés amènent à se poser la question des critères de l’investissement. N’est-on pas davantage aujourd’hui tenté de répondre au problème sur le comment produire alors qu’il vaudrait mieux s’interroger sur le pourquoi produire ?

De la même façon, ce n’est pas d’hier que datent les cris d’alarme sur les limites évidentes de la croissance matérielle. On sait, en poussant les choses à l’absurde, qu’avant la fin du XXIe siècle, au taux de croissance matérielle actuel, l’Europe produirait en un an le poids de la terre et de la lune réunies. Mais de telles étrangetés ne modifient pas encore sensiblement les attitudes des décideurs car la croissance continue à s’analyser à travers les quantités physiques et non pas à travers ce qui fait pourtant la vérité de l’activité économique, c’est-à-dire l’intensité des échanges. Or la croissance de cette intensité entre les personnes, entre les personnes et les groupes, entre les groupes ne connaît pas aujourd’hui de limite perceptible. Dès lors, si les réponses à ces échanges ne sont pas simplement liées à la matière, les limites de la croissance dématérialisée se trouvent reportées à un futur non-imaginable.

La dématérialisation conditionne notre avenir

Elle conditionne bien sûr, nous l’avons dit, l’expression et la satisfaction de nos besoins. Là n’est pas le moindre paradoxe de ce concept dans son application quotidienne. En effet, on pourrait être tenté de se laisser abuser, dans des activités nouvelles de santé, d’éducation, d’information, d’activités culturelles et civiques par le poids des investissements, grands mangeurs d’énergie classique et de matière. En fait de plus en plus, même si ces investissements sont matérialisés dans des hôpitaux, des écoles, des pylônes de télévision, ces réalisations ne sont que le préalable au fonctionnement répétitif de services dont la production physique est quantitativement négligeable par rapport à la valeur ajoutée sociale qu’ils apportent. Par exemple, le but final d’un hôpital est de faire sortir en bonne santé des personnes qui y sont entrées malades sans que l’on puisse véritablement dire que la production physique intervienne à quelque moment comme une donnée significative dans son fonctionnement. Car des activités dématérialisées permettent de construire des pyramides à l’envers, dont la base est étroite et bien sûr matérielle, mais dont le développement est infini et fait davantage d’expérience, de compétence et d’animation que de matière.

Elle conditionne aussi nos comportements individuels à l’égard de la vie, car elle peut être pour les uns symbole du progrès humain, pour d’autres insignifiance de l’évolution. Elle peut être l’occasion de renouveler les relations avec les autres ou de fuir devant la complexité des nouveaux systèmes. Elle peut être, car elle crée une distanciation par rapport au réel – au concret diraient certains – considérée comme une réduction de la vie ou elle conduit au contraire à l’approfondissement du monde qui nous entoure. En fait ce mouvement vers la dématérialisation, exaltant pour la pure intelligence, risque d’avoir des conséquences très importantes et très variées :

• Très importantes

Car elle détruit une hiérarchie ancestrale. L’enfant devient « aussi fort »que l’adulte (ou du moins n’a pas besoin d’acquérir la force de l’adulte). Et le classement entre hommes issu de la force physique, de l’habileté manuelle et des qualités de leur mise en œuvre (courage, ténacité, patience, continuité, etc.) tend à se modifier au profit de l’appréciation de l’intelligence et du savoir.

Car elle conduit à l’art abstrait, où pour l’architecture, pour la décoration, pour la musique le rapport de la main à la matière et à l’instrument se trouve supprimé, tandis que, pour la peinture, l’exactitude de la reproduction perd de son intérêt puisque le modèle (vivant ou naturel) n’exprime plus l’essentiel.

• Très variées

Car elle dévalorise le quantitatif – ce qui peut être bon ou mauvais, puisque l’on considère comme référence le qualitatif – qu’on lui oppose – sans l’avoir expérimenté et donc sans savoir ni ce qu’il est, ni ce à quoi il conduit.

Car elle surdimensionne – pour l’instant – l’intelligence, sans s’attacher autant à d’autres éléments – aussi immatériels – (intuition, imagination, sensibilité, affectivité, etc.) et risque donc de « déséquilibrer »les personnes, dans tout une partie de leur vie.

Car elle ouvre à l’homme – et à ses faibles forces – une dimension pour l’action qui dépasse (ou dépassera vite) ce qu’il avait si longtemps rêvé de plus fou (voler comme l’oiseau, aller sur la lune, construire l’avenir, etc.).

Enfin elle conditionne l’exercice du pouvoir. On voit dès aujourd’hui, devant la complexité des paramètres à prendre en compte pour la décision, des situations dans lesquelles la décision s’impose pratiquement toute seule sans que personne n’en prenne la responsabilité identifiée.

Cette constatation se relie au pouvoir croissant et informel des intermédiaires dans les processus de décision. Car ne pas savoir qui décide de l’implantation d’une ligne nouvelle de chemin de fer, d’un tracé d’autoroute conduit en fait à une matérialisation irréversible d’un cadre de vie dans lequel devront s’épanouir des hommes.

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Une telle analyse doit se développer au plan géopolitique car, au fur et à mesure que va se développer ce poids nouveau de l’immatériel dans les échanges entre les pays et les régions du monde, nous risquons d’assister à une nouvelle spécialisation internationale où la véritable valorisation, celle de la recherche, de l’invention, de l’imagination, de l’organisation, sera confisquée par les pays déjà les plus « avancés » ; et ne risque-t-on pas d’assister à une nouvelle césure économique mondiale à un niveau de complexité différent de celui d’aujourd’hui consacrant la domination de l’homme blanc sur le reste du monde ? Encore que la Chine aujourd’hui, d’autres pays demain, qui n’ont pas été embarqués dans la grande aventure du rationalisme technique et de l’industrialisation à outrance ont, sans doute, sur la réflexion et les modes de vie dématérialisés une expérience plus grande que celle dont nous disposons.

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Ce nouveau défi lancé à l’humanité à la fin du XXe siècle exige une pédagogie du citoyen. Nous vivons sur des concepts archaïques, des idées reçues, des comportements passéistes dont nos plus folles imaginations n’envisagent que l’extrapolation. Alors que c’est d’un changement de nature du monde qui nous entoure qu’il s’agit. Ce monde sera inhumain si la personne dans sa plénitude n’en est pas l’acteur permanent et conscient. L’entraînement du citoyen à cette nouvelle dimension n’est pas un luxe ou un progrès, elle est une évidente nécessité.

L’entrée en force de la dématérialisation dans nos modes de vie implique aussi une recherche radicale sur les nouveaux outils d’analyse de la réalité économique et sociale, sur ses progrès et ses insuffisances. On ne peut plus dès lors se contenter d’agréger des quantités physiques, il faut réinventer la prise en compte de l’invisible et du qualitatif. Elle implique aussi un autre type d’organisation économique et sociale car si nous entrons demain dans la civilisation de l’intermédiaire, cela suppose un meilleur degré de pertinence entre l’action et ses conséquences, entre l’organisation et ses conditions de fonctionnement, entre la matière et l’esprit. Cela suppose enfin de retrouver un système de valeurs pour l’organisation sociale car si l’on peut construire des automobiles et des HLM sans se préoccuper de leur signification globale pour la personne et pour les groupes, comment concevoir des activités dématérialisées quantitativement importantes comme l’éducation et l’information sans un système de valeurs de référence à la personne? La puissance est aujourd’hui du côté de la matière, la sagesse sera-t-elle demain du côté de la dématérialisation ?

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Prospective et liberté

RECHERCHE PROSPECTIVE : BIBLIOTHEQUE

Prospective et liberté

Ce texte a été élaboré en commun et diffusé en mai 1992 par les membres
de la Société Internationale des Conseillers de Synthèse.
Sa reproduction est autorisée sous réserve d’indication de la source

Changement, nouveauté, progrès… Notre époque est rythmée à l’envi par ces mots qui nous promettent un avenir meilleur dans un espace élargi. Mais contraintes, freins, pesanteurs répondent en écho à bien des tentatives d’imagination créatrice et de progrès généreux. Peut-on écarter les barreaux de cette nouvelle prison mentale que nous nous sommes forgée pour avoir trop cru au progrès des techniques et pas assez à la richesse des personnes et à la capacité des organisations. Comment donner à la vie des hommes les dimensions du souhaitable, en n’utilisant peut-être qu’une partie du possible, par souci d’un nouvel équilibre entre évolution de la technique, développement personnel et organisation sociale ? La « petite musique » de la prospective nous y invite depuis plus de quarante ans…

Prospective : le mot

A la fin des années 50 et au début des années 60, le mot – plus que la chose – a fait fureur en France. C’était dû sans conteste à l’influence charismatique de Gaston BERGER sur un petit groupe de responsables séduits par la qualité d’expression qu’il mettait au service d’une réflexion profonde et d’un comportement généreux.

Mais, après la mort de son inventeur, si le mot s’est banalisé, la prospective, souvent confondue avec la futurologie, n’a guère influencé les actions et les comportements des responsables. Le moment semble venu d’en proposer une explication et d’affirmer la possibilité de son retour.

Qu’était la prospective dans l’esprit de son fondateur ? Il l’a clairement explicité lui-même : « une attitude pour l’action qui tienne compte des caractéristiques de l’avenir, en fonction de l’homme ». Une attitude, pas une doctrine ; pour l’action et non pour la théorie ou l’intellectualisme ; qui tienne compte des caractéristiques de l’avenir, croissance des ordres de grandeur, de l’accélération des changements, de la complexité des organisations ; en fonction de l’homme, seul véritable élément de constance du fait de la persistance de son capital génétique – qui lui apporte, notamment, une faculté d’adaptation considérable, mais cependant limitée.

C’est la mise à l’épreuve de cette capacité d’adaptation qui explique à nos yeux le déclin (momentané) de la Prospective. Car la principale difficulté de la seconde moitié du XXe siècle a tenu à l’explosion des sciences et des techniques dont l’application, rapidement généralisée, était difficilement maîtrisée par des habitudes, des comportements et un niveau d’organisation beaucoup moins évolutifs.

La concurrence (totale, mortelle) imputable à la guerre froide donnait, au progrès technique et à toutes ses applications possibles, un caractère d’urgence, primant toute autre considération. Il fallait être le premier sur la lune, il fallait toujours plus de bombes, portées par des missiles toujours plus « intelligents », il fallait, sans cesse, annuler par des réponses politiques ou militaires immédiates les conséquences des initiatives de « l’autre ».

Dans cette exacerbation des attitudes conflictuelles, il fallait diriger vers la recherche et ses applications toutes les facultés intellectuelles, ne leur refuser aucun crédit. C’est, en grande partie, du déséquilibre ainsi provoqué qu’est morte l’organisation politique de l’Est. Et cette mort redonne à l’humanité une possibilité de revenir à la prospective. C’est-à-dire, après l’exaltation du cerveau gauche, créée par la situation qu’on vient d’évoquer, le retour d’un équilibre avec le cerveau droit, l’attention portée, à nouveau, à la qualité des hommes (éducation au sens fort du terme) à la valeur de l’organisation (l’innovation sociale) au retour à la culture, la vraie, celle qui exige un effort en vue d’un progrès.

Prospective : la méthode

La gigantesque accumulation des données générées par la combinaison de l’élargissement du champ des connaissances et par l’accélération du rythme des découvertes et des applications a pu passer pour un temps pour un progrès de l’esprit humain et une promesse de mieux éclairer nos jugements. Mais la circulation de l’information a augmenté beaucoup plus vite que sa consommation nous faisant agir trop souvent en fonction de l’avalanche des faits plutôt que de leur pertinence.

Certes, les efforts de traitement de l’information ont pu contenir cette « vague des données » et en endiguer, par des méthodes informatiques fiables et évolutives, les effets dévastateurs sur l’exercice d’une réflexion autonome. Mais l’information, même traitée, même accessible, n’est pas encore le savoir. Car le savoir est une réponse à une interrogation, à une incertitude et non un ensemble de données empilées. Méditons cette phrase de Woody Allen : « La réponse est ‘oui’ mais rappelez-moi la question ».

Le temps de l’extrapolation est derrière nous, celui de l’interpellation commence. Interpellation par la brutalité des changements technologiques, par le raccourcissement des délais entre la découverte scientifique et son application, par les stupéfiantes dégradations des organisations politiques à l’Est – et peut-être bientôt ailleurs –, par la vitesse de transmissions des idées intégristes, etc.

Les repères sont emportés par un raz-de-marée et se retourner vers son passé récent n’est plus guère un secours pour celui qui veut éclairer son avenir immédiat.

Si le requiem des certitudes a déjà été beaucoup joué, l’éloge de l’incertain reste à prononcer. Vivre heureux dans le changement et la complexité reste l’objectif que doit se fixer l’attitude prospective.

Prospective : l’échange

Il est devenu banal d’associer le progrès des techniques et de l’organisation sociale au développement du rapprochement des disciplines. Plus rares sont les véritables applications de cette évidence.

Réunir des personnes expertes dans telle ou telle discipline et juxtaposer leur savoir est devenu monnaie courante dans des colloques, conférences ou interventions mais faire partager aux praticiens de chaque discipline l’expérience des autres, faire de chacun de nous une « interface » se heurte en bien des points à notre histoire et à nos comportements. Pourtant c’est en transcendant les possibilités qu’offre chaque discipline et en acceptant leurs contraintes que l’on peut véritablement avancer dans la démarche prospective. C’est toute la différence entre la gestion et l’imagination, c’est l’humilité retrouvée dans un apprentissage permanent de l’attention à la valeur et à la richesse de l’autre.

Notre nouvelle attitude doit consister davantage à apprendre à naviguer dans les savoirs des autres en sachant pourquoi l’on veut savoir, plutôt que de se satisfaire de l’accumulation – devenue d’ailleurs illusoire – de savoir pour savoir. Communiquer pour mieux savoir et savoir pour mieux communiquer.

Mais la prospective ne serait qu’une méthode si elle n’était aussi une philosophie de l’action. La confrontation de l’idée volontaire aux contraintes de la réalité faite tour à tour de désordres et d’inerties, c’est tout le courage de la prospective. Et c’est aussi son enrichissement sans fin, spirale ambitieuse qui nourrit d’exigences nouvelles et de réalisme têtu les projets et les espoirs. C’est dire que l’action ne vaut, dans la démarche prospective, que par les valeurs qui lui donnent un sens.

Prospective : les valeurs

Ces valeurs, ce sont celles de l’homme, de son autonomie et de sa responsabilité, de sa construction et de sa capacité à « vivre debout ». Ces valeurs sont générales car elles n’ont de sens que si elles s’accordent aux aspirations du plus grand nombre dans le respect d’une continuité des civilisations appuyées sur une éthique partagée. Ces valeurs sont ombrageuses, car elles ne souffrent ni l’ambiguïté, ni la demi-mesure. Elles sont, ou elles ne sont pas.

La croissance économique des trente glorieuses, continue et forte, faisait commodément office de référence générale à l’activité des hommes. L’arrêt de ce mouvement continu nous a fait prendre conscience qu’il n’était qu’un instrument de mesure de notre activité. Nous avions pris la proie pour l’ombre et ce constat a déstabilisé pour longtemps la pensée occidentale.

Mais en même temps le mythe de la croissance et ses conséquences sur les comportements humains a insidieusement affadi le sens des valeurs collectives sur lesquelles était construite notre organisation économique, sociale et politique.

Ainsi, promouvoir le souci de ces valeurs positives devient une urgente nécessité au moment même où beaucoup d’esprits crispés rêvent de rester dans la fausse sécurité que leur procure le maintien artificiel de statuts condamnés. Donner ou redonner le sens des valeurs à l’action collective, au même titre que les actions individuelles obéissent aux valeurs de la personne, cela dépend de nous, de chacun et de tous.

Prospective : le temps

La prospective est née au moment de l’histoire du monde où on en avait apparemment le moins besoin. Mais incertitude, interdépendance et complexité, retour nécessaire des valeurs s’inscrivent aujourd’hui dans le nouvel ordre du temps. Qu’est-ce que « vaut » aujourd’hui le temps de la vie, fait d’accélération, d’intensification et de servitudes ? Nous entrons en cette fin de siècle dans la troisième vision du temps des hommes.

La première était le temps circulaire, le cycle des saisons, le renouvellement des générations, l’alternance des périodes de famine et de prospérité. Cela donnait au temps sa valeur circulaire alors que l’on pensait que la terre était plate.

Et c’est quand on a su que la terre était ronde que la perception du temps est devenue linéaire. Certes bien avant Darwin – déjà Saint Augustin ! – l’idée de l’histoire et de l’évolution avait fait son chemin mais le temps linéaire est devenu une valeur sociale il y a quelques siècles à peine.

Confortée au XIXe et au XXe siècle par le développement des échanges et la linéarité de la croissance, coupée il est vrai par de grands chocs mondiaux, c’est sur cette conception que nos schémas mentaux sont organisés aujourd’hui. Et c’est ce moment que choisit le temps pour devenir un « temps spirale » associant le concept de la chronologie à la gigantesque amplitude des bouleversements du monde.

Le temps concentré ou « vertical » de la guerre du Golfe pèse plus dans l’histoire de l’humanité que la guerre de Cent ans. Il en va de même dans les nouvelles technologies. « H faut aujourd’hui trois mois pour concevoir et réaliser entièrement un nouveau type de carrosserie, là ou trois ans suffisaient à peine en 1950 » (Thierry Gaudin – 2100 récit du prochain siècle). Là encore les repères culturels de l’histoire sont balayés par les découvertes scientifiques et nous forcent à repenser notre avenir en fonction de notre volonté plus que de notre déterminisme historique.

Après le temps où les projets de vie des personnes et les projets de la société ont obéi à des rythmes différents, voire divergents, voici venu le temps où les rendre compatibles est à nouveau devenu possible. Refaire battre à l’unisson le coeur des hommes et les rythmes de l’action collective, c’est la première fois que l’on peut y prétendre depuis la mécanisation de l’agriculture…

Prospective : la liberté

La concentration du temps et la réduction de l’espace ont entraîné aussi la disparition de l’idée confortable de la distinction entre comprendre et agir, entre réflexion et action, entre modèle et application. Il ne suffit plus de recréer les conditions de l’esprit d’aventure, il faut le faire vivre dans les faits, tous les jours. C’est Gaston Berger lui-même qui assignait à la prospective la « recherche de facteurs vraiment déterminants et des tendances qui poussent les hommes dans certaines directions sans que toujours ils s’en rendent bien compte. La prospective est le contraire même du rêve qui au lieu d’amorcer l’action nous en détourne puisqu’il nous fait jouir en imagination d’un travail que nous n’avons pas accompli… La prospective suppose une liberté que ne permet pas l’obligation à laquelle nous soumet l’urgence ». La liberté à la fois condition et objectif de l’action.

C’est dans cet environnement renouvelé par les incessantes ruptures, par la brutalité des changements, par la vitesse des progrès et des régressions, que la liberté est à redéfinir. Non en termes d’observation ou de simple réflexion, mais en termes d’implication et d’engagement. Assumer l’aventure prospective, c’est vivre au mieux de soi-même avec les autres.

Le rôle de la personne

La prospective doit devenir pour chacun de nous un climat dans lequel nous baignons, au centre duquel nous nous trouvons, au coeur duquel nous nous battons. Il nous revient de vivre la prospective de l’intérieur, en symbiose, comme un chef de produit vit son produit, un chef d’entreprise son entreprise… à chacun sa prospective.

Quelles qualités pour y parvenir ? Celles du coeur et de l’esprit. Celles qui permettent l’éclosion de l’imagination créatrice, de l’engagement à l’égard des autres, de la générosité envers ceux, en amont et en aval, à qui nous devons la fidélité de notre engagement. Ceci exige une meilleure connaissance de nous-mêmes, non par satisfaction narcissique, mais pour l’action et le progrès. Car seule une analyse sincère et rigoureuse de nos potentialités et de nos lacunes permet de mettre en place les instruments de valorisation des premières et de réduction des secondes.

Développer les qualités du cerveau « droit » est un devoir à l’égard de nous-mêmes et de la société en devenir que nous contribuons à forger. Trop de rationalité conduit aux excès d’organisation administrative et d’inhumanité sociale, un coup de balancier dans l’autre sens ne permettra pas, d’un seul coup de rétablir l’équilibre… Chacun de nous est responsable, individuellement, au moins de la génération qui le précède et de celle qui le suit. Ce continuum de la vie, passerelle entre la dimension individuelle et la réalité sociale, doit être remis à l’honneur. Réinventer le concept de suite des générations, conçu comme « la chaîne des agents historiques, comme la chaîne des vivants venant occuper la place des morts » (Paul Ricœur – Le temps refiguré) nous ramène tout droit à une idée « active » de la prospective.

La responsabilité collective

Mais revendiquer cette implication personnelle en faveur de l’action prospective ne nous dit pas comment s’y prendre. Et vouloir que l’action individuelle suffise à engager le monde ferait la preuve d’un aveuglement immodeste qui ne résiste pas à l’analyse des réalités sociologiques d’aujourd’hui. Rien, ou pas grand chose, ne peut être aujourd’hui conçu indépendamment de sa dimension sociale, immédiate et médiatisée. L’utilité individuelle doit se fondre, sans se détruire, dans l’utilité sociale. L’humilité qui en résulte est l’un des gages de l’interdisciplinarité vécue, si nécessaire à la construction d’un monde réinventé.

Mais cette utilité sociale doit obéir à une « vocation ». Vocation de l’entreprise, au-delà de la maximisation du profit – qui n’est qu’un signe de reconnaissance de son adéquation au monde –, vocation des administrations qui se doivent d’être au service des citoyens, dans une juste réflexion sur le niveau minimum de contraintes qui permet à la liberté de s’épanouir pleinement, vocation des organisations sociales, dont le rôle de régulateur ne doit pas se figer dans une fonction de manipulateur où les moyens modèlent la fin… Personne ne sait ce que seront les organisations de demain. Ce que nous avons appris en quarante ans nous dit pourtant que donner la primauté à l’organisation sociale sur l’expression d’autonomie des personnes conduit aux excès du totalitarisme administratif ou politique. Cette expérience a fait son temps.

Redonner aux institutions le rôle prospectif qu’elles n’auraient jamais dû perdre est une mission essentielle.

Etre prospectif aujourd’hui, c’est être militant, c’est vouloir que chacun à son niveau et dans son territoire d’action et d’influence s’accomplisse, dans le respect des autres et dans l’ambition d’exceller, c’est vouloir être soi-même avec les autres, c’est vouloir réconcilier l’esprit d’aventure et la démocratie.

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Valeurs individuelles et valeurs collectives

RECHERCHE PROSPECTIVE : BIBLIOTHEQUE

Valeurs individuelles et valeurs collectives :
quelles confluences, quelles réalisations ?

Le texte ci-dessous est celui de la conférence de Jean-Marie Domenach
à l’occasion du séminaire annuel de la Société Internationale des Conseillers de Synthèse,
à Lapoutroie (Haut-Rhin), le 14 juin 1995

« Valeur », terme qui provient d’une vieille racine indo-européenne, qu’on retrouve dans l’allemand Gewalt, signifie ce qui prime, ce qui oblige, ce qui domine absolument. Vale !disaient les Latins pour se saluer, c’est-à-dire « porte-toi bien », ce qui nous rappelle que la santé, si elle n’est pas, en soi, une valeur, est la condition de réalisation des valeurs et mérite, à ce titre, l’inquiétude qu’on lui porte (« comment allez-vous ? »).

Du singulier au pluriel

Le mot ne devrait être employé qu’au singulier (« la valeur n’attend pas le nombre des années »). D’ailleurs, on ne le trouve que tardivement au pluriel, lorsqu’il entre dans le vocabulaire financier. Par « valeur », on entendait quelque chose comme le courage, ou la « générosité » cartésienne : la dévotion à une transcendance, cette vertu qui tranche sur la médiocrité générale et pousse l’homme « valeureux » à préférer un idéal à sa propre vie. L’idée de force, de courage, est présente également dans « valeur » et « vertu ». Ce sont des mots virils, ce qui explique pourquoi ils ont tendance, en cette époque de féminisation, à se « dévaluer », ou à se pluraliser, ce qui revient au même.

Il y a toujours une valeur prédominante, implicite ou explicite, qui s’impose dans les moments difficiles. Le courage en lui-même n’est pas une valeur, mais une valeur sans courage cesse d’être une valeur. Si le mot garde une résonance militaire, c’est que la guerre (et le duel) fut longtemps considérée comme l’épreuve décisive de la valeur : mettre sa vie enjeu. Les formes nouvelles de la guerre rendent cette épreuve moins évidente. Elle reste donc symbolique, simulée, à l’arrière-plan (« je serais prêt à mourir pour… »).

Les valeurs forment autour de cette Valeur supérieure, et si difficile à nommer, une sorte de système solaire : chacune brille de l’éclat qu’elle reçoit de la Valeur centrale, que je nommerai valeur appelante, songeant à un autre mot, menacé lui aussi de désuétude : vocation…, j’entends l’appel (vocatus) de la Valeur à travers un événement, un exemple, et le plus souvent à travers une représentation, écrite ou imagée. Ainsi, le « roman national » (P. Nora) et le roman révolutionnaire ont-ils suscité bien des vocations. La performance scientifique, exploratrice, sportive, conserve cet aspect d’entraînement à la Valeur que notre littérature et notre cinéma ont presque entièrement abandonné. On notera qu’une valeur qui reste proclamée sans être réalisée perd son pouvoir d’entraînement et passe dans la catégorie des discours moralisateurs, qu’il faudrait plutôt appeler démoralisateurs, car ils provoquent le dégoût et l’indignation par le contraste qu’ils font avec la réalité.

L’appel

La Valeur est donc étroitement liée à un désir et à une volonté d’incarner dans un comportement, dans une œuvre, la valeur choisie. Décision préalable à toute décision. Préalable à toute culture, à toute morale. C’est parce que j’ai décidé d’apprendre que je m’instruis ; parce que j’ai décidé de préférer le Bien au Mal que je cherche à me conduire moralement. J’ai donc choisi la Vérité contre l’ignorance, ou le mensonge. Ce faisant, je valorise la valeur. On ne peut pas remonter plus haut que cette décision primordiale, très marquée, certes, par l’éducation, de faire de moi un homme. La situation, l’événement, les occasions sont pour beaucoup dans ce qu’on appelait volontiers « engagement ». Mais quelles sont aujourd’hui les possibilités de s’engager, c’est-à-dire de se risquer pour une valeur ? L’effondrement des grandes espérances, le déclin des grandes passions, l’impuissance où l’on se trouve d’agir sur le cours de l’histoire, retiennent la plus grande partie de la jeunesse au bord d’un engagement dont on exige une pureté parfaite. Or, l’engagement est toujours plus ou moins « compromis » : c’est ainsi qu’on le nomme dans les langues latines (à l’exception du français). Ce qu’on appelle « crise du sens » est plutôt une crise des valeurs, ou plus précisément, de leur compatibilité avec la situation actuelle ou, du moins, l’analyse qui en est faite. La pluralisation, la diversification des valeurs va dans le sens de l’écart qui se creuse entre la proclamation et la réalisation. La valeur transcendante, absolue est en baisse et il s’est constitué une sorte de Bourse des valeurs qui décide, selon les situations et les modes, des cotes qu’il faut leur attribuer. Les valeurs sont toujours le résultat d’une transaction entre l’idéal et le réel. Elles représentent, pour ainsi dire, l’échelle mobile de l’éthique. Peut-on remonter plus loin, et leur trouver un fondement dans l’absolu ? Je ne le crois pas. « On meurt pour ce qui n’existe pas » a écrit Malraux. Pourtant les valeurs existent parce que des gens sont morts pour elles. C’est dans ce cercle vertueux qu’il faut se placer.

Compromis et engagement

La Bourse nous apprend que les valeurs varient et que, par conséquent, on ne peut les identifier à rien de stable, et rien d’objectif. Pourtant, elles ne sont pas inconsistantes, fantomatiques. La valeur de l’or fluctue, mais l’or reste précieux. Les valeurs dites morales fluctuent elles aussi, mais elles sont non seulement précieuses : indispensables à notre existence et à celle des civilisations. Elles sont le fruit d’une estimation commune, et par là acquièrent une densité, une « prégnance » que les choix individuels ne lui donneraient pas. Les valeurs prennent la place du sacré dans les sociétés sécularisées : elles sont les piliers d’un culte, les justifications des sacrifices par lesquels les citoyens manifestent la prééminence de la cité. Les XVIII et XIXe siècles ont été féconds en valeurs : liberté, égalité, fraternité, progrès, etc. La République est un condensé de valeurs. Qu’elle revienne à la mode est instructif : à la différence de « démocratie », qui évoque des procédures majoritaires, la République appelle au sacrifice :

« La République nous appelle,
Sachons vaincre ou sachons périr » (Chant du départ)

La République éveille de l’enthousiasme. Elle est aimée, et c’est ce qui importe à toute valeur. Elle est un modèle de valeur collective, mieux : fédérative, puisqu’elle déclenche la communion des sentiments et porte au sacrifice.

Faut-il aller jusqu’à dire, avec notre maître Aristote : « Le Bien est certes désirable quand il intéresse un individu pris à part, mais son caractère est plus beau et plus divers quand il s’applique à un peuple et à des cités entières » ? Il est vrai qu’une valeur collective a l’avantage de rassembler les individus et de permettre à une civilisation de produire un mode de vie, une culture, une esthétique. Il est vrai aussi que la pluralité des valeurs risque de produire la cacophonie, l’insignifiance, le nihilisme. L’exemple inquiétant du politically correct le montre bien. Sous prétexte que toute valeur dominante est oppressive, les adeptes du multiculturalisme exigent que soit présentée une multiplicité de valeurs où chaque groupe puisera ce qui lui plaît. Mais ce culte de la différence se retourne en intolérance, et il suscite une « victimisation » qui transforme tout groupe minoritaire et, à la limite, tout individu mécontent de son sort, en victimes qui réclament réparation pour des offenses anciennes et souvent imaginaires. Au lieu de relier les gens, cette collectivisation des valeurs les divise ; au lieu de les encourager, elle les passivise.

Ainsi naît un nouveau fanatisme – sorte de racisme à l’envers. Qu’il s’agisse de la race, de la nation, de la religion, toutes les valeurs « collectives » sont redoutables lorsqu’elles ne s’ouvrent pas sur un universel. La valeur galvanise les masses et collectivise l’individu, qui se trouve possédé, enivré par elle. C’est le destin des fanatismes, toujours renaissants.

La valeur ne vaut que si elle est personnalisée, que si l’engagement comporte une distance, un jugement. C’est alors qu’elle peut devenir collective et instituer entre les hommes une communion sans fanatisme. Mais cette distance ne doit pas tourner à l’abstention ni à l’opposition systématique. Celui qui cultive une valeur à l’encontre du groupe peut être un prophète. Mais, le plus souvent, c’est un Alceste. On ne peut très longtemps avoir raison tout seul. Encore une fois, si la valeur ne se réalise pas, elle dépérit. Il faut donc tenter, par la pédagogie, par l’exemple, de l’enraciner dans un groupe, faute de quoi l’on sera condamné à un héroïsme solitaire et exténuant. Sartre disait qu’il ne pourrait être moral que lorsque tout le monde le serait… C’est exagéré, mais il reste qu’une valeur n’est durable que si elle est partagée par un groupe, fût-il réduit.

En ce sens, toute valeur est indissolublement collective et individuelle. La Déclaration des droits de l’homme (1789) est un admirable exemple de cette liaison, puisqu’elle vise à protéger l’humanité en chacun. Mais c’est précisément cette liaison qui se trouve menacée.

Des valeurs ambiguës

Au sein d’une même civilisation, les valeurs ne sont jamais vraiment nouvelles. Elles se présentent selon des formulations nouvelles et des arrangements nouveaux. Ainsi l’honneur, qui jouait un rôle primordial dans la cohérence de la monarchie (cf. dans les Trois Mousquetaires, « L’honneur du Roi est fait de l’honneur de tous ses sujets », l’honneur s’est individualisé, démocratisé, mais reste agissant (cf. d’Iribarne : La logique de l’honneur). Assurément, la prédominance des valeurs collectives, celles qui ont pour fonction d’unir et d’exalter un groupe, est en déclin, comme le montre l’effacement des repères symboliques (églises, frontières, drapeaux, etc.). L’enseignement des vertus civiques a pratiquement cessé. L’honnêteté, la fierté, l’obéissance, l’oblation, la chasteté, etc. sont en baisse. On ne doit pas conclure pour autant à leur disparition. Dans certaines conditions, elles opèrent des come back imprévus. Paradoxalement, j’oserai dire que la résistance de certaines valeurs à l’idéologie ambiante, témoigne de leur vitalité(1). Mais incontestablement, ces valeurs traditionnelles se trouvent marginalisées par des valeurs qu’on peut dire plus « individuelles », bien qu’elles aient souvent un objet collectif :

– l’amitié, qu’on nommerait mieux camaraderie (« connectivité », dit la COFREMCA) ;
– la solidarité ;
– la franchise ;
– la tolérance ;
– la responsabilité ;
– le culte de la nature…

Cependant, on notera que certaines de ces valeurs sont ambiguës, sinon suspectes. Ainsi la solidarité, qui est souvent un moyen de se donner bonne conscience (cf. les pétitions d’intellectuels proclamant leur « solidarité » avec des combattants qu’ils se gardent de rejoindre, voire avec des condamnés à mort). Ainsi la tolérance, qui n’est souvent qu’un prétexte pour ne pas prendre parti. La responsabilité elle-même, brandie comme un moyen (surtout au pluriel : « je prends mes responsabilités ») de ne pas l’assumer réellement(2). Quant à l’écologie, c’est une valeur susceptible de se rattacher à des valeurs « appelantes » qui peuvent être perverses (cf. son importance dans le culte pré-nazi de la nature : valeur faible et sentimentale.

Le triomphe des sentiments

Les idéologies ont cédé la place aux sentiments. Y a-t-on gagné ? Il est difficile de répondre. Ce qui frappe, c’est l’abandon des références traditionnelles au profit des états d’âme du moment. La conséquence en est particulièrement néfaste dans une société complexe où chaque élément est impliqué dans un tout. Le manichéisme y est redoutable parce qu’il néglige les effets pervers au profit des réactions immédiates que déclenchent les images-chocs diffusées par la télévision. Une valeur a besoin d’une certaine durée pour se former et s’enraciner dans une âme. Or, cette durée ne lui est pas laissée. C’est une des causes de la crise d’identification qui sévit dans une grande partie de la jeunesse, et d’autant plus fortement que la représentation de la société qui domine dans le roman et la télévision efface le héros, ou n’en donne qu’une représentation brutale : le criminel et le policier. Quant à la pitié, elle n’est souvent qu’un alibi à une action, personnelle ou publique, un moyen de se rassurer, de se trouver « bien ». Le triomphe des sentiments cache le triomphe du moi narcissique.

Mais, à vrai dire, est-il, pour un cœur généreux, d’autre engagement véritable qu’un « humanitaire » apparemment pur de politique ? Le french doctor est certainement un modèle incontestable, admirable. La conscience d’une responsabilité mondiale est sans doute le commencement d’un gigantesque progrès. Mais il lui faut des points d’appui, une méthode, une politique et, le cas échéant, une force qui puissent le soustraire à l’emprise des bons sentiments. L’humanité prend valeur par l’égalité foncière de chaque homme – égalité juridique théorique, qui reste à réaliser par une assistance pratique, par un engagement dont l’efficacité grandit avec la proximité. La valeur, toujours menacée de se diluer dans le sentimental et l’abstrait, reprend vigueur dans l’assistance, dans la sollicitude qui s’applique au proche, étant entendu que le lointain, l’étranger, peut, en certaines occasions de détresse, nous devenir proche.

Bon et mauvais amour de soi

Nous touchons ici le point central : comment concilier la valeur individuelle avec la valeur collective ; plus précisément : le souci de soi avec le souci des autres, ainsi que des institutions qui règlent la vie commune. Opposer à l’égoïsme dominant les exigences de la collectivité ne sert à rien. Mieux vaut, avec J.-J. Rousseau, distinguer du mauvais égoïsme le bon amour de soi. Nos problèmes se posent à l’articulation de l’un et de l’autre. Ce qu’on dénonce, sous le nom d’individualisme ou d’égalitarisme, recouvre un énorme progrès. De plus en plus de gens veulent exister par eux-mêmes et pour eux-mêmes. Il s’en suit que les dévouements poussés au sacrifice, les vertus d’obéissance et de service, la fidélité simplement, se trouvent dévaluées au profit du « projet personnel » et de l’épanouissement de soi, ce qui pose à toute autorité des problèmes difficiles. Pour être obéi, l’ordre doit être compris et admis. Mais alors, quel travail de formation et d’explication pour associer le plus grand nombre à la décision et à l’exécution ! Existe-t-il une autre voie pour un progrès général de la société ? De l’obéissance aveugle à la participation intelligente, le chemin est long, mais il sera facilité par les progrès de la technique et ceux – si on en paye le prix – de l’enseignement.

Cette volonté d’expliquer et d’associer n’est pas exempte de ruse – et des deux côtés. Mais la démagogie égalitaire trouve sa limite dans l’exigence de responsabilité. « Vous voulez être autonome ? Parfait ! Eh bien soyez responsable. C’est-à-dire, si la situation l’exige, osez commander, osez décider vous-même ». La responsabilité, valeur éminente qui tient à ce qu’il y a de meilleur et de plus exigeant, à la fois dans l’ordre individuel et dans l’ordre collectif. De la façon dont elle sera pratiquée dépend en grande partie l’organisation des rapports humains dans notre société. D’un côté, tout pousse à la restreindre : la complexification, la hausse des normes de sécurité, le mépris des règles de la convivance. D’un autre côté, elle s’impose dans la mesure où les dégâts infligés à la nature et à la vie grandissent de façon terrifiante. Si la coresponsabilité ne s’impose pas, une part croissante des relations humaines sera soumise à l’agressivité judiciaire, ainsi qu’on le voit aux Etats-Unis, ce dont notre mystique républicaine s’accommoderait mal. Le choix entre agression et coopération est plus pressant que jamais, et il ne concerne pas que la vie économique et financière. Le choix démocratique, le choix rationnel est celui de la gestion des conflits par le compromis et l’arbitrage. Il exige évidemment que se renforcent les valeurs qui mettent en jeu le sort des communautés. Je ne prononce pas le mot de consensus, procédure électorale inventée au Moyen Age par les abbés, afin d’éviter les délibérations et le vote. Mais il faut rappeler que la restauration des valeurs communes est indispensable à une démocratie de représentation – en France surtout, où la « religion civile » est beaucoup moins présente qu’en Allemagne, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, alors que la manie de « distinction » développe chez les Français le pire des produits de l’individualisme : l’envie, qui ramène constamment notre société aux frontières de la barbarie.

(1) Cf. mon essai : Une morale sans moralisme, Flammarion, 1992
(2) Cf. J.-M. Domenach, La responsabilité, Hatier, Collection Optiques, 1994

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