Rétroprospective
depuis 2050 : quarante ans d’histoire européenne
Du
côté de 2010, on ne donnait pas cher de l’avenir
de l’Europe, car tout allait mal. On pensait à la catastrophe écologique
annoncée, à l’affirmation du rôle nouveau
du continent asiatique, de l’Amérique du Sud, de l’Afrique,
aux échecs des Européens sur les marchés
du monde. On s’habituait à des déficits publics
insurmontables et, comme une armée en déroute se
rassure de tenir un front quelques heures, on se réjouissait
de la moindre embellie économique. On ressuscitait de
vieux rêves pervers : arrêter la construction européenne,
freiner les échanges, se fermer aux autres. La descente à l’abîme
des pays les plus faibles faisait figure de précédent
pour les autres et on se demandait jusqu’où se poursuivrait
la dégringolade.
La
perspective imminente du désastre a réveillé les
Européens et les a convaincus de secouer leur torpeur.
Ils avaient fini par admettre que leur propre impéritie
expliquait la situation, bien plus que l’irruption des nouveaux
acteurs, bien plus que l’imminence des multiples menaces. D’abord,
la réaction immédiate des Etats, en 2008 et 2009,
a été infiniment plus éclairée qu’elle
ne l’avait été lors de l’autre grande crise, celle
de 1929. Ensuite, à partir de 2010, les pays d’Europe
ont accompli ce que nul ne les croyait capables de faire : réduire
véritablement la dépense publique, les armées
bureaucratiques et les collections de codes de procédures,
réunir les conditions du redressement de la productivité,
réinventer des responsabilités sociales de plus
en plus mal assurées (éducation, formation, accueil
des étrangers… ), inscrire la compréhension et
la pratique des nouvelles technologies au cœur de toutes les
activités, quitte à confier aux jeunes la formation
des adultes dans ces domaines, faire de la solidarité et
de la responsabilité le vecteur de la communication de
chacun avec les autres, toutes générations ensemble, à l’échelle
du monde.
Quelle
chance, rétrospectivement, que cette crise ! Quelle chance
qu’elle se soit produite en un moment où, malgré tout,
on pouvait encore faire quelque chose ! Qui sait si deux ou trois
ans plus tard l’Europe ne serait pas tombée dans le gouffre
! Ainsi, contre toute attente, le continent pouvait, du côté de
2020-2025, assumer son rôle naturel aux côtés
de l’Amérique et de l’Asie dans l’organisation tripolaire
dont le monde s’était alors doté. Si aujourd'hui,
en 2050, nous autres Européens sommes bien présents,
assumons notre rôle dans le monde, avons confiance en l’avenir,
c’est parce que, au cours de ces décennies déjà oubliées,
nos parents et grands-parents ont fait ce qu’il fallait.
Contrairement à bien
des prédictions, l’Europe est aujourd’hui une société multiculturelle,
tolérante, ouverte sur le monde et le changement continu,
terre d’intelligence, de compétence et de civilisation.
Il
y a quarante ans, de l’avenir on ne voyait que les menaces et
c’est miracle que celles-ci aient été écartées.
Il serait ennuyeux que, parce qu’aujourd'hui tout va bien, nous
arrêtions ces progrès et que cela tourne mal. Du
passé, appliquons quotidiennement les véritables
leçons : parier sur la complexité, expression supérieure
de ce qu’il y a de plus humain en l’homme ; sur la prise de risque
réfléchie ; sur l’invention et l’innovation là où on
les attend – la recherche, l’industrie, les services – et là où nous
découvrons qu’elles sont tout aussi utiles, par exemple
de nouvelles configurations institutionnelles en phase avec le
renouvellement des instruments de la démocratie… Bref, à nous
maintenant de préparer, avec les autres régions
du monde, l’aventure humaine des cinquante ans à venir.
Armand
Braun |